Sous le règne de l'Empereur Hiouan-Tsong[1], de la dynastie des Tang, vivait un poète de génie appelé Ly-Pe, dont le nom honorifique fut Taï-Pe. Il descendait, à la 9e génération, de l'Empereur Wou-Ti, de la dynastie des Liang Occidentaux, et était originaire de Kin-Tcheou, dans le petit royaume de Cho. Comme il avait été conçu pendant un rêve de sa mère, par l'influence de l'étoile de Vénus, ce fut en l'honneur de cet astre, nommé Taï-Pe-Sing, que le poète reçut ce surnom.

Doué d'un visage charmant, remarquablement beau et bien fait dans toute sa personne, Taï-Pe décelait par tous ses mouvements pleins d'une douce noblesse, un homme destiné à s'élever au-dessus de son siècle. A l'âge de dix ans, grâce à la pénétration de son esprit, il découvrait le sens des livres saints et des ouvrages historiques. Chaque parole sortie de sa bouche était d'une élégance parfaite, on vantait partout le tour brillant de sa pensée et l'éclat de sa diction. C'était, disait-on, un immortel descendu sur la terre: de là vint qu'il fut aussi surnommé l'Immortel Exilé. Le poète Tou-Fou[2], directeur des travaux publics nous en a laissé une preuve dans les vers suivants:

Naguère vivait Wang-Ke[3], surnommé aussi l'Immortel
exilé sur la terre.
Quand son pinceau s'abaissait sur le papier, les vents et
la pluie s'arrêtaient épouvantés; ses vers faisaient pleurer
d'émotion les Esprits et les Génies;
Aussi sa réputation fut grande: mais il restait tout le jour
plongé dans une douce ivresse.
L'élégance de ses écrits attira sur lui les faveurs de la
cour, et ses poésies, circulant dans l'Empire avec la
rapidité du torrent, prirent place au-dessus des compositions
vulgaires.

Or, Ly-Pe s'appelait lui-même le Lettré retiré du Nénuphar bleu. Toute sa vie, il aima boire et s'occupa fort peu de courir après les places ou les grades littéraires; mais, possédé du désir de voyager d'un bout à l'autre de l'Empire, il visita toutes les montagnes célèbres et goûta tous les vins fameux. D'abord il gravit la montagne Ngo-Mei[4], puis fixa sa demeure près du lac Yun-Mong[5] et s'alla cacher ensuite sur le mont Tsou-Lai-Chan. Retiré près de la petite rivière des Bambous, avec Kong-Tchao et quatre amis du même genre, il buvait jour et nuit. On les avait surnommés les six Solitaires de la rivière des Bambous.

Quelqu'un ayant vanté devant Ly-Taï-Pe la qualité supérieure du vin de Niao-Tching, dans le Hou-Tcheou, province de Tche-Kiang, la distance de mille lys (cent lieues) ne l'arrêta pas, et il s'y rendit. Installé dans une taverne, il s'abandonnait au plaisir de boire, sans prendre garde à ses voisins, lorsque vint à passer par-là Kia-Ye, le commandant de la cavalerie. Les chansons du poète frappèrent son oreille, et il envoya des gens de sa suite demander quel était cet homme. Pour toute réponse, Ly-Pe improvisa ces quatre vers:

Le lettré retiré du Nénuphar bleu, l'Immortel exilé sur la
terre a déjà vu trente printemps;
Mais il fuit la renommée au fond des tavernes.
Pourquoi cette question, ô commandant du Hou-Tcheou?
Celui qui chante est une incarnation de Bouddha, du dieu
qui répand l'or et l'abondance.

«Mais alors, s'écria le commandant stupéfait, ce doit certainement être l'Immortel exilé du royaume de Cho, le poète Ly; il y a long-temps que sa réputation est parvenue jusqu'à moi.» Aussitôt il invita le poète à venir le voir, le traita pendant dix jours et le combla de présents; puis, au moment de recevoir ses adieux, il lui dit: «Pour un homme de génie comme le lettré du Nénuphar bleu, obtenir les grades littéraires, arriver aux honneurs serait la chose du monde la plus facile. Que n'allez-vous faire un tour à la capitale pour y chercher l'avancement qui vous attend!

—«Aujourd'hui, répondit Ly-Taï-Pe, je vois l'administration en proie à de grands désordres; il n'y a plus d'équité: pour obtenir une place distinguée dans le concours, il faut solliciter la faveur; si l'on gagne les juges par les présents, alors seulement on pourra usurper un grade et une réputation. Sans ces deux moyens, eussiez-vous la sagesse d'un Kong-Fou-Tse et d'un Meng-Tse, les talents d'un Tchao et d'un Tong[6], vous ne pouvez vous faire jour par vous-même. Voilà pourquoi, fuyant les boutades d'examinateurs sans conscience, je partage ma vie entre le vin et la poésie.

—«Les choses se passent ainsi, j'en conviens, répliqua le commandant Kia-Ye; mais vous n'êtes inconnu à personne, et une fois dans la capitale les protecteurs ne vous manqueront pas.»

Le poète, converti par ces paroles, se met en route pour Tchang-Ngan. A son arrivée, comme il faisait un tour de promenade près du palais, il rencontre le docteur de l'académie impériale, Ho-Tchy-Tchang. Tous les deux ayant décliné leurs noms se saluent avec respect, et l'académicien emmène Ly-Pe à la taverne[7]; là, il ôte ses pendants d'or et la queue de martre qui décore le devant de son bonnet; puis les voilà qui boivent sans désemparer jusqu à la nuit.