Cédant aux instances de son ami, Ly-Pe consentit à descendre dans sa maison[8], et il s'établit entre eux une intimité de frères. Le lendemain donc, le poète avait fait porter ses bagages chez Ho-Tchy-Tchang. Leurs jours se passaient à discuter sur la poésie et à goûter le vin: l'académicien et son hôte étaient fort contents l'un de l'autre.

Cependant le temps marche toujours, et l'époque des concours fut bientôt arrivée. Alors l'académicien donna à Ly-Pe l'avis suivant: «Les examinateurs qui siégeront ce printemps pour la province du sud, sont Yang-Kouei-Tchong, premier ministre et frère de l'impératrice, et Kao-Ly-Sse, commandant des gardes impériales. Ces deux personnages aiment beaucoup ceux qui leur font des présents; et si mon sage frère cadet n'a pas d'argent pour acheter leurs recommandations, bien que son savoir s'élève jusqu'aux nues, tout accès auprès de l'Empereur lui sera fermé. Or, j'ai l'avantage de les connaître particulièrement l'un et l'autre; je vais donc écrire un billet qui vous recommande d'avance à ces magistrats: peut-être cela vous obtiendra-t-il quelques égards.»

Malgré la supériorité de son mérite et la hauteur de son caractère, Ly-Taï-Pe se trouvait dans des circonstances où l'intrigue était assez puissante pour qu'il ne dût pas négliger cette marque de bienveillance, surtout de la part d'un académicien. Ho-Tchy écrivit donc comme il l'avait promis.

Les deux chefs du concours ouvrirent la lettre et, souriant avec dédain, s'écrièrent: «Après avoir palpé l'argent de son protégé, l'académicien se contente de nous envoyer un billet qui sonne le creux, et cela pour attirer notre attention et nos faveurs sur un homme nouveau, sans grade, sans titre! Au jour décisif, rappelons-nous bien le nom de Ly-Pe, et la composition signée par lui, sans nous arrêter à la juger, jetons-la au rebut.»

Le troisième jour du troisième mois, l'examen provincial commença, et les lettrés distingués de l'Empire s'empressèrent de présenter leurs compositions. Quant à Ly-Pe, plus que capable de tenter cette épreuve, il trace rapidement sur le papier son travail, qu'il écrit de verve, et le dépose le premier sur le bureau.

Or, dès qu'il vit le nom de Ly-Pe, l'examinateur Yang-Kouei ne se donna pas même le temps de parcourir la page; à grands coups de pinceau, à tort et à travers, il biffe la composition, en disant: «Un pareil barbouilleur est bon tout au plus à broyer mon encre[9]!—»Broyer de l'encre, interrompit l'autre examinateur Kao-Ly, dites donc plutôt qu'il n'est bon qu'à me chausser mes bas et à me lacer mes bottines.» Puis, après ces grossières plaisanteries, la composition de Ly-Taï-Pe fut jetée de côté.

On a raison de dire:

Quand vous présentez un travail au concours, ne songez
point à réussir dans l'Empire;
Songez seulement à réussir auprès des examinateurs,

Ainsi repoussé honteusement par les présidents du concours, Ly-Taï-Pe fut saisi d'une colère qui s'éleva jusqu'au ciel; et de retour chez lui, il s'écria: «J'en fais le serment: si dans la suite mes espérances sont remplies, je veux ordonner à Yang-Kouei de broyer mon encre et à Kao-Ly de me lacer mes bottines; alors mes vœux seront comblés.»

L'académicien fit tous ses efforts pour calmer l'indignation du poète. «Restez tranquille dans ma demeure jusqu'à nouvel ordre, lui dit-il; vivez-y dons l'abondance, en attendant que dans trois ans s'ouvre un nouveau concours: les examinateurs ne seront plus les mêmes, et vous êtes sûr de réussir.» Ils continuèrent donc de vivre ainsi; Ho-Tchy et son hôte restaient tout le temps à boire et à faire des vers.