Cependant les jours passent» les mois se succèdent; et une année s'était rapidement écoulée, lorsque des ambassadeurs étrangers arrivèrent chargés d'une lettre de leur souverain. Aussitôt un envoyé de la cour vint transmettre à l'académicien Ho-Tchy l'ordre d'accompagner les envoyés et de les faire descendre à l'hôtel des postes. Le lendemain les gardes de la porte du conseil déposèrent cette lettre dans la salle d'audience, et l'Empereur Hiouan-Tsong chargea les docteurs du collège académique de l'ouvrir; mais il n'y en eut pas un qui pût déchiffrer un seul mot, et tous prosternés au pied des marches d'or, déclarèrent humblement à sa Majesté que ce papier ne contenait que des pattes de mouches. «Vos sujets, ajoutèrent-ils, ont une science très bornée, très peu profonde; ils sont incapables d'en lire un mot.»

A cette réponse, l'Empereur se tourna vers l'examinateur provincial Yang-Kouei-Tchong et lui ordonna de prendre connaissance de la note. Yang ouvre donc le papier, le parcourt; mais ses yeux se promènent comme ceux d'un aveugle sur ces caractères, il n'y entend rien non plus. En vain sa Majesté s'adresse à tous les officiers civils et militaires qui remplissent la salle d'audience, il ne s'en trouve pas un parmi eux capable de dire si cette lettre porte des paroles de bonheur ou de malheur.

L'Empereur, transporté de colère, éclate en reproches contre les grands du palais. «Quoi! parmi tant de magistrats qui représentent les lettres et l'art de la guerre, il ne s'en trouve pas un assez savant, assez érudit pour partager avec nous l'ennui de cette affaire! Si cette lettre ne peut être lue, comment y répondre? Si les ambassadeurs sont congédiés ainsi, nous voilà la risée des Barbares; les rois étrangers se moqueront de la cour de Nan-King; puis sans doute, saisissant la lance et le bouclier, ils accourront envahir nos frontières! Que faire alors? Eh bien! si dans trois jours, personne n'a déchiffré cette lettre, tous les appointements sans exception sont supprimés; si dans six jours, personne n'a pu en venir à bout, toutes les charges sont retirées; enfin si dans neuf jours, j'attends en vain cette explication, la mort fera justice de ces ignorants magistrats, et nous élèverons en dignité d'autres sujets vertueux et capables, qui puissent rendre quelque service à l'Empire!»

Terrifiés par cette déclaration sortie de la bouche du souverain, les magistrats gardent un morne silence; aucun n'osait hasarder une observation à sa Majesté, ce qui redoublait encore sa colère. Cependant, de retour chez lui, l'académicien Ho-Tchy fit part à son hôte Ly-Pe de ce qui venait de se passer à la cour. Le poète l'écouta avec un froid sourire. «Combien il est regrettable, dit-il ensuite, combien il est fâcheux que moi, Ly, je n'aie pu, au concours de l'an dernier, obtenir un grade qui m'eût conféré une magistrature! Hélas! il ne m'est pas possible de partager avec sa Majesté l'ennui qui l'accable.

—»En effet, reprit Ho-Tchy, frappé d'une idée subite, je songe que mon sage frère cadet est versé dans plus d'une science, et qu'il pourrait bien lire cette lettre fatale. Il faut que j'aille au pied du char impérial vous proposer à sa Majesté, sous ma responsabilité personnelle.»

Le lendemain Ho-Tchy se rend à la cour, passe au milieu de la double haie de courtisans et, arrivé devant l'Empereur, il s'exprime en ces termes: «Sire, votre sujet ose avertir son prince qu'il a dans son humble maison un lettré de grand talent, du nom de Ly-Pe. Il est profondément versé dans plus d'une science: priez-le de lire la lettre des étrangers, car il n'y a rien dont cet homme ne soit capable.»

Le conseil plut à Hiouan-Tsong, et un envoyé du palais alla chez le docteur du collège académique porter au poète l'ordre de se présenter devant sa Majesté. Ly-Pe fit des objections à l'envoyé impérial. «L'humble sujet est un homme sans grade encore et sans titre; il n'a ni talents ni connaissances, tandis que la cour abonde en officiers civils et militaires, tous également distingués par leur profonde érudition. Comment donc se fait-il qu'on ait recours à un homme pauvre et inutile comme moi? En osant répondre à cette invitation émanée de la cour, l'humble sujet craindrait de se rendre coupable envers les nobles du palais.»—Et par ces mots «les nobles du palais», il lançait une pointe indirecte contre les deux examinateurs, le premier ministre Yang-Kouei et le chef des gardes Kao-Ly.

Lorsque cette réponse fut rendue à l'Empereur, il demanda à l'académicien Ho-Tchy pourquoi son hôte ne s'était pas rendu à l'appel qui lui était fait, quelle était en cela sa pensée? «Sire, répondit Ho-Tchy-Tchang, votre sujet sait positivement que Ly-Pe est un homme de mérite, au-dessus de tous ceux de son époque, et dont les compositions littéraires frappent d'étonnement et d'admiration. Au concours de l'an dernier, son travail a été biffé, jeté de côté par les examinateurs, et on l'a mis lui-même honteusement à la porte. Maintenant que sa Majesté l'appelle à la cour, il n'a ni titre ni grade, son amour-propre est froissé. Votre sujet ose donc vous prier, Sire, de répandre sur son ami vos nobles faveurs, et d'envoyer vers lui un magistrat supérieur: je suis sûr qu'il se hâtera d'obéir aux volontés impériales.

—»Eh bien! soit, répondit l'Empereur. Sur la proposition de notre académicien, nous conférons à Ly-Pe le titre de docteur du premier rang, avec la robe violette, la ceinture d'or et le bonnet de gaze. Voici de plus un ordre officiel pour qu'il se présente à la cour. Notre académicien Ho-Tchy voudra bien se charger lui-même d'aller porter cette nouvelle à Ly-Pe et de l'amener vers nous: il y a lieu de croire qu'il ne refusera pas.»

Ho-Tchy retourna donc vers Ly-Pe le prier de se rendre à la cour, pour lire la lettre des ambassadeurs, et lui déclara en même temps combien l'Empereur, au milieu d'un si sérieux embarras, comptait sur le secours de ses lumières. Aussitôt Ly-Pe revêtit son nouveau costume, qui était celui des examinateurs en chef, se tourna vers le palais impérial et salua; puis sans plus tarder il monte à cheval et entre au palais à la suite du docteur Ho-Tchy.