Assis sur le trône d'or, Hiouan-Tsong attendait avec impatience l'arrivée du poète, qui, s'inclinant au pied des marches, exécuta une danse mêlée de salutations et cria: «Vive l'Empereur!» pour témoigner au prince sa reconnaissance. Enfin, après s'être de nouveau prosterné, il se tint debout. De son côté, dès qu'il eut vu paraître Ly-Pe, l'Empereur, pareil à un pauvre qui vient de trouver un trésor, aux ténèbres soudainement illuminées, à un affamé à qui on présente de la nourriture, à une terre sèche et aride à l'approche de la pluie, l'Empereur ouvrit sa bouche d'or, et sa voix de jade laissa tomber ces paroles: «Des ambassadeurs étrangers viennent de nous remettre une lettre dont personne n'a pu lire un mot; nous vous ayons envoyé chercher, docteur, afin que vous nous soulagiez de ce souci.
—»Sire, répondit poliment Ly-Pe avec un salut, les connaissances de votre sujet sont bornées, car sa composition a été éliminée par les juges du concours, et le seigneur Kao-Ly a jeté à la porte votre humble sujet. Aujourd'hui qu'il s'agit de lire la lettre du souverain étranger, comment se fait-il que les examinateurs ne se soient pas chargés de cette réponse, puisque déjà depuis si long-temps elle est attendue des ambassadeurs? Votre humble sujet, lettré mis hors du concours, n'a pu satisfaire aux vœux des examinateurs: comment pourra-t-il remplir l'attente de votre Majesté?
—»Nous savons ce que vous valez, reprit Hiouan-Tsong, cessez de vous excuser ainsi.» Et il fit remettre aux mains de Ly-Pe la lettre en question. Celui-ci la parcourant des yeux, sourit avec un profond dédain et, debout devant le trône impérial, il se mît à traduire couramment en chinois la lettre mystérieuse qui contenait ce qui suit.
Lettre du grand Ko-To du royaume de Po-Hai[10] au prince de la dynastie des Tang. «Depuis que vous avez usurpé la Corée[11], et poussé vos conquêtes jusqu'aux confins de nos états, vos soldats, par de fréquentes excursions, violent notre territoire. Nous espérons que vous voudrez bien vous expliquer à cet égard, et ne pouvant supporter patiemment un tel état de choses, nous envoyons des ambassadeurs vous dire que vous devez abandonner entre nos mains les cent soixante-seize villes de la Corée. Nous avons des choses précieuses à vous offrir en compensation, savoir: les plantes médicinales des monts Tai-Pe-Chan[12], les tissus de la mer méridionale, les tambours de guerre de Tse-Tching, les cerfs de Fou-Yu, les chevaux de So-Pin, la soie de Ouo-Tcheou, les poissons noirs du fleuve Mei-To, les prunes de Kieou-Tou, les bois de construction de Lo-Yeou. De toutes ces choses il y aura une part pour vous. Si vous n'accédez pas à ces propositions, nous lèverons des troupes pour porter chez vous la guerre et le carnage; et nous verrons de quel côté restera la victoire.»
Après cette lecture, à laquelle ils avaient prêté une oreille attentive, les magistrats furent frappés de stupeur; ils se renvoyaient l'un à l'autre des regards furtifs, sentant combien il était peu probable que l'Empereur acceptât les conditions exigées par le Ko-To. En effet, l'esprit du Dragon[13] n'était rien moins que satisfait. Après donc être resté quelque temps plongé dans ses réflexions, il s'adressa aux magistrats civils et militaires rangés à ses côtés et leur demanda quel moyen il y avait de repousser l'attaque des Barbares, dans le cas où leurs troupes envahiraient la Corée.
Lettrés et généraux demeurèrent muets comme des idoles d'argile, ou comme des statues de bois; aucun d'eux n'osa hasarder une réponse. Le docteur Ho-Tchy lui seul fit à l'Empereur cette observation: «Sire, votre respectable aïeul Taï-Tsong, dans trois expéditions contre la Corée, perdit on ne sait combien de soldats, sans pouvoir mener à fin son entreprise, et le trésor en fut épuisé. Grâce au ciel, Kai-Sou-Wen[14] mourut. Profitant des dissensions qui éclatèrent entre les fils de l'usurpateur, le glorieux empereur Taï-Tsong confia à deux vieux généraux, Ly-Sie et Py-Jin-Kouey, un million de braves, et, après cent combats plus ou moins importants, la Corée fut enfin anéantie et soumise. Mais depuis long-temps en paix, nous n'avons ni généraux, ni soldats; si nous voulons de nouveau saisir le bouclier et la lance, il nous sera difficile de résister, et notre défaite est certaine: nos soldats sont poursuivis par un malheur acharné qui finira je ne sais quand. Toutefois je désire connaître la sage détermination de sa Majesté.
—»Puisqu'il en est ainsi, dit Hiouan-Tsong, que répondre aux ambassadeurs?—Daignez interroger Ly-Pe, reprit le docteur, il parlera convenablement.»
Hiouan-Tsong adressa donc ses questions au poète, et Ly-Pe répondit: «Je ferai observer à votre Majesté que cette affaire ne doit en rien troubler son esprit éclairé. Demain, donnez ordre aux ambassadeurs de se présenter à l'audience, et votre sujet leur parlera en face, dans leur propre langue. Les termes de sa réponse feront rougir les Barbares, et il faudra bien que leur Ko-To vienne apporter ses hommages au pied de votre trône.
—»Et le Ko-To, qu'est-ce que c'est? demanda Hiouan-Tsong.—D'après l'usage de leur pays, répondit Ly-Pe, c'est le nom que les Po-Hai donnent à leur roi: comme les Hoei-Hou[15] appellent leur chef Ko-Han; les Thibétains, Dzan-Po; les Lo-Tchao[16], Tchao; les Ho-Ling[17], Sy-Mo-Oey; chacun selon la coutume de sa nation.»
A ce flux intarissable d'explications, le cœur du sage souverain éprouva une grande joie, et ce jour-là même il décora Ly-Pe du titre de docteur du collège académique; un logement fut préparé pour le poète dans le palais des clochettes d'or[18]. Les musiciens firent retentir à grand bruit les instruments à corde, le kin et le se; les femmes versèrent le vin, les jeunes filles richement vêtues firent circuler la coupe, et les voix destinées à charmer l'Empereur célébrèrent la gloire de Ly-Pe. Quel délicieux, quel ravissant banquet! Il eût été difficile de rester dans les bornes de l'étiquette prescrites par les rites. Ly-Pe mangea de tout son cœur, puis, après avoir bu copieusement, il perdit connaissance. L'Empereur ordonna aux officiers de sa maison de porter le poète dans le palais, et de le placer sur un lit. Le lendemain, au coup de tambour qui annonçait la cinquième veille, Hiouan-Tsong se rendit pour siéger dans la salle d'audience.