Au milieu du silence, le fouet qui écarte la foule a retenti trois fois; Les magistrats civils et militaires forment le cortège, alignés sur deux rangs.
Le lendemain malin Ly-Pe, à son réveil, n'avait pas l'esprit bien net. Les mêmes officiers du palais s'empressèrent de l'amener à l'audience. Lorsque tous les magistrats eurent achevé de présenter leurs hommages au pied du trône, Hiouan-Tsong appela près de lui le poète Ly-Pe; mais il s'aperçut que le visage du nouvel académicien portait encore des traces d'ivresse: son regard décelait une intelligence troublée. Aussitôt le souverain envoya chercher dans ses cuisines impériales un peu de vin capable de réveiller le poète endormi, et du bouillon de poisson assaisonné. En un instant les serviteurs apportèrent sur un plateau d'or ce qui leur avait été demandé; et Hiouan-Tsong, voyant le vase tout fumant, daigna de sa main auguste remuer long-temps le bouillon avec son bâtonnet d'ivoire[19]; puis il le servit lui-même à Ly-Pe. Celui-ci se mit à genoux, mangea et but, et une joie brillante illumina son visage.
Or, parmi les cent magistrats qui étaient témoins des faveurs insignes dont Hiouan-Tsong comblait Ly-Pe, ceux-ci étaient mécontents et se formalisaient d'une si étrange familiarité, ceux-là se réjouissaient en voyant comme sa Majesté savait se concilier l'affection des hommes. Quant aux deux examinateurs, Yang-Kouei et Kao-Ly, la couleur de leur visage trahissait le dépit qu'ils éprouvaient.
Cependant sur l'ordre de l'Empereur, les ambassadeurs sont introduits et saluent sa Majesté par acclamations, tandis que Ly-Taï-Pe revêtu de la robe violette, coiffé du bonnet de gaze, svelte et gracieux comme un immortel ou comme une nue glacée, tenant en main la lettre des étrangers, debout à la gauche du trône, à la place de l'historiographe, donne lecture de la note des Po-Hai d'une voix limpide et claire, sans se tromper d'un mot.
Se tournant ensuite vers les envoyés saisis d'effroi, il leur dit: «Votre petite province a manqué aux rites; mais notre sage monarque, dont la puissance est vaste comme le ciel, dédaigne d'y prendre garde. Voici la réponse qui vous est signifiée: écoutez-la en silence.»
Les ambassadeurs épouvantés, tremblants, tombent au pied du trône. Déjà l'Empereur a fait disposer près de lui un coussin enrichi des plus beaux ornements. Il prend une pierre de jade blanc venue du pays de Yu-Tien, qui sert à broyer l'encre, un pinceau de poil de lièvre resserré dans un tube d'ivoire, un bâton d'encre aux armes du Dragon et parfumé, une feuille de papier doré et fleuri, nuancé de toutes les couleurs; et lorsque ces ustensiles sont rangés à leur place, il les donne à Ly-Pe, qui est assis à côté du siège de Sa Majesté, sur le coussin brodé, prêt à écrire la réponse en caractères étrangers.
«Sire, objecta alors le poète, les bottes de votre sujet ne sont pas assez propres, il les a salies au banquet de la nuit dernière; il espère que votre Majesté, dans sa généreuse munificence, lui donnera des bottines neuves et des chaussettes avec lesquelles il puisse monter sur l'estrade.»
L'Empereur se rendit à son désir, et un serviteur eut l'ordre d'aller chercher et d'apporter les chaussures; mais Ly-Pe ajouta: «Sire, votre sujet a un mot à dire encore et il vous supplie d'avance d'excuser sa conduite inconvenante; alors il osera vous adresser une demande.
—»Vous tenez là des propos déplacés et inutiles, reprit l'Empereur, cependant je ne m'en offense pas; voyons, parlez.—Eh bien! Sire, ajouta Ly-Pe, au dernier concours, votre sujet a été éliminé par Yang-Kouei et mis à la porte par Kao-Ly. Aujourd'hui la vue de ces personnages que votre sujet aperçoit ici à la tête des magistrats, jette un certain trouble dans ses esprits. Votre voix de jade daignerait-elle commander à Yang-Kouei de broyer l'encre de votre humble sujet, tandis que Kao-Ly lui attacherait ses chaussettes et lui lacerait ses bottines? Alors l'intelligence et la verve de votre serviteur commenceraient à retrouver leur énergie, et il lèvera le pinceau pour tracer votre réponse dans la langue des Barbares; et en prenant la parole au nom du fils du ciel, il pourra ne pas rester au-dessous de la confiance dont il est honoré.»
Au moment où il avait besoin de Ly-Pe, Hiouan-Tsong craignait de le rebuter; il lui fallut donc donner cet ordre bizarre. Yang-Kouei broya l'encre sur la pierre et Kao-Ly chaussa les bottines au poète, et ils songeaient tous les deux, au fond de leur cœur, que cet étudiant si mal reçu, si mal traité par eux, bon tout au plus à leur rendre ces humbles services, profitant maintenant des faveurs subites dont l'Empereur le comblait, prenait à son tour pour texte les paroles prononcées contre lui et se vengeait ainsi de l'injure passée. Mais hélas! que faire? Ils ne pouvaient aller contre la volonté du souverain, et s'ils ressentaient de la colère, ils n'osaient du moins l'exprimer. Le proverbe est bien vrai: