Ne vous attirez l'inimitié de personne, car l'inimitié ne s'apaise jamais. L'injure retourne contre celui qui a injurié, et les paroles piquantes contre celui qui les a dites.
Le poète triomphait, il était au comble de ses vœux. Chaussé comme il l'avait désiré, il monte sur le tapis qui recouvre l'estrade et s'assied sur le coussin brodé. Le ministre Yang-Kouei était à ses côtés qui broyait et faisait ruisseler l'encre. Certes, de l'esclave qui frotte le bâton d'encre au magistrat qui donne des conseils à l'Empereur la différence était grande. Pourquoi le poète était-il assis alors que le premier ministre se tenait debout comme un serviteur? C'est que Ly-Pe transmettait par sa propre bouche les ordres du divin Empereur, qui, le comblant de ses faveurs augustes, dérogeait pour lui aux exigences des rites; tandis que Yang-Kouei, abaissé au rôle inférieur de broyeur d'encre, ne pouvait avoir la permission de s'asseoir: il fallait donc qu'il se tînt sur ses jambes.
De la main gauche Ly-Pe caresse la barbe qui pend à son menton, de la droite il saisit et élève la touffe de poils de lièvre des montagnes et l'applique sur le papier fleuri; ses doigts s'agitent et courent sans relâche; en une minute des caractères pareils à ceux des Barbares, bien tracés, bien rangés, sans faute ni rature, couvrent la feuille, et il la présente sur la table du Dragon. A cette vue l'Empereur reste stupéfait; c'est identiquement l'écriture des Barbares, pas une lettre ne ressemble aux caractères chinois. Sa Majesté fait circuler la feuille parmi les magistrats pour qu'ils l'examinent; tous en sont surpris l'un après l'autre. «Maintenant, dit Hiouan-Tsong au poète, donnez-nous-en lecture.»
Placé devant le siège impérial, Ly-Pe lut d'une voix sonore la réponse aux étrangers; elle était ainsi conçue:
Le grand Empereur de la dynastie des Tang, dont le règne a pour titre le nom des années Kai-Youen, donne ses instructions au Ko-To des Po-Hai.
«Depuis les temps anciens le roc et l'œuf ne se heurtent pas, le serpent et le dragon ne se font pas la guerre. Notre dynastie favorisée par le destin étend sa puissance, et en possession du trône elle règne jusqu'aux quatre mers; elle a sous ses ordres des généraux courageux, des soldats héroïques, des cuirasses solides, des glaives tranchants. Votre voisin, le roi Hie-Ly, qui avait refusé l'alliance, a été fait prisonnier, mais les peuples Pou Tsan, après avoir donné en présent un oiseau de métal fondu, ont prêté serment et obéissance.
Le Sin-Lo, à l'extrémité méridionale de la Corée, nous envoie des louanges écrites sur de riches tissus de soie; la Perse, des serpents qui prennent les rats[20]; l'Inde, des oiseaux qui savent parler; l'Empire Romain, des chiens qui conduisent des chevaux en tenant une lanterne dans leur gueule[21]; le perroquet blanc est un présent du royaume de Ko-Ling; l'escarbouche qui brille dans la nuit vient de Tsiang-Pa, dans la Cochinchine; la tribu des Ko-Ly[22] nous a donné des chevaux renommés; le Népal a fait hommage de ses vases précieux; en un mot, il n'y a pas une nation qui ne respecte notre majesté imposante, et ne témoigne des égards aux vertus qui nous distinguent,
La Corée seule résista aux volontés du ciel, mais la vengeance divine a appesanti sur elle ses châtiments, et un empire qui comptait neuf siècles de durée a été anéanti en un matin. Pourquoi donc ne pas profiter des pronostics terribles que le ciel vous donne en exemple? Cela ne montre-t-il pas cependant sa sublime pénétration?
Et d'ailleurs votre petit pays, situé au-delà de la presqu'île, n'est guère qu'une province de la Corée; comparé au céleste Empire, ce n'est qu'une principauté; vos ressources en hommes et en chevaux ne s'élèvent pas à la dix millième partie de celles de la Chine. Vous êtes comme la sauterelle qui s'irrite et compte sur sa force (pour arrêter un char), comme l'oie qui s'enorgueillit et ne veut pas se soumettre.
Sous les armes des guerriers du céleste Empire votre sang coulera dans un espace de mille lys. Prince, vous êtes dans le même cas que cet audacieux qui a refusé l'alliance et dont le royaume est devenu une annexe de de la Corée. Aujourd'hui les plans de notre sage Empereur sont vastes comme l'Océan; il supporte avec patience votre conduite coupable et opposée à toute raison. Hâtez-vous donc de prévenir des malheurs par le repentir, et payez avec zèle le tribut de chaque année: par là vous éviterez la honte et l'opprobre dont vous seriez couverts, en vous exposant à la risée de vos voisins. Réfléchissez trois fois à ces instructions.
Ordre spécial.»
La lecture de cette réponse remplit de joie l'Empereur Hiouan-Tsong, qui ordonna à Ly-Pe de la faire connaître aux ambassadeurs; puis il la cacheta de son sceau impérial.
Le poète appela Kao-Ly, le chef des gardes, pour qu'il lui chaussât les bottines qu'il avait quittées, et il retourna au palais des Clochettes d'or avertir les envoyés de venir écouter les instructions du souverain. Il leur lut d'un bout à l'autre la lettre qu'il venait d'écrire, et en prononça les mots d'une voix harmonieuse et vibrante; de sorte que les étrangers n'osant articuler une parole, restèrent pâles d'effroi. Mais en prenant congé de sa Majesté, ils ne purent se soustraire à la danse mêlée de saluts, ni aux acclamations de vive l'Empereur!
L'académicien Ho-Tchi les reconduisit jusqu'aux portes de la capitale, et là les ambassadeurs lui demandèrent confidentiellement quel était cet homme qui avait donné lecture des instructions impériales.
«Il se nomme Ly-Pe, répondit Ho-Tchi, il a le titre de docteur du collège des Han-Lin.—Au milieu de tant de dignitaires, le premier ministre broyait son encre et le chef des gardes laçait ses bottines?—Ecoutez, ajouta Ho—Tchi: ces deux personnages sont à la vérité des magistrats intimes de sa Majesté; mais ce sont de très nobles courtisans qui ne dépassent pas la ligne des hommes ordinaires; le docteur Ly-Taï-Pe, au contraire, est un immortel descendu des cieux sur la terre pour aider de ses secours le souverain du céleste Empire. Quel autre pourrait l'égaler!»
Là-dessus les ambassadeurs s'éloignèrent en hochant la tête. De retour dans leur capitale, ils rendirent compte de leur mission au souverain. A la lecture de la réponse de Ly-Pe, le Ko-To fut terrifié, et il entra en délibération avec ses conseillers.—Le céleste Empire avait pour soutien un immortel descendu des cieux!... était-il possible de l'attaquer?