Il écrivit donc une lettre de soumission, témoigna le désir d'envoyer chaque année un tribut; et chaque année en effet il vint en personne faire sa cour au souverain de la Chine.—Mais ici l'histoire se divise.
II.
L'Empereur traitait donc Ly-Pe avec les plus grands égards, et il aurait désiré faire davantage encore en lui donnant une charge; mais le poète refusait. «Sire, disait-il, votre sujet ne veut point de place; ce qui lui sourit, c'est de pouvoir au gré de sa fantaisie errer en toute liberté, sans affaires qui l'occupent, et devenir l'humble serviteur de son Empereur, comme sous les Han le favori Tong-Fang-Sou.—Très bien! répondit Hiouan-Tsong, le docteur Ly-Pe ne veut pas d'emploi; les pièces de monnaie jaune, les tablettes de jade blanc, les diamants rares, les pierres précieuses dont nous pouvons disposer: voilà ce qu'il aime.—Non, Sire, reprit Ly-Pe, votre sujet n'a souci ni de l'or, ni du jade de sa Majesté; ce qui lui plairait, ce serait d'accompagner son souverain en voyage, et de passer tous ses jours à déguster d'excellent vin dont il viderait jusqu'à trois mille verres: cela lui suffirait.»
Connaissant donc les sentiments désintéressés du poète, l'Empereur ne voulut en rien le contraindre. De temps en temps il l'invitait à un banquet, et le gardait dans le palais des Clochettes d'or pour causer avec lui des affaires du gouvernement: les faveurs impériales ne cessaient de pleuvoir sur le docteur.
Un jour Ly-Taï-Pe se promenait à cheval dans les rues de Tchang-Ngan, lorsque un bruit confus de gongs, de tambours frappe son oreille, et il voit une troupe de gens armés de haches et de couteaux qui s'avance en escortant un char fermé dans lequel était un captif. Le poète arrête les gardes et les questionne. C'étaient des recors venus de Ping-Tcheou, qui amenaient prisonnier un général rebelle, vaincu et condamné à être décapité le même jour sur la place du marché de l'est. Or ce captif était un fort bel homme, qui annonçait dans sa personne quelque chose de très distingué; et quand on lui demanda son nom, il répondit, d'une voix retentissante comme l'airain de la cloche: «Je m'appelle Kouo-Tse-Y.»
Ly-Pe avait vu dans cette physionomie les traits d'un homme supérieur. Devenu depuis ces circonstances glorieuses un des appuis de l'état, le poète crie brusquement aux soldats de s'arrêter: «Attendez, dit-il, que j'aille présenter une requête aux pieds de sa Majesté, et me rendre caution de ce prisonnier.» Tout le monde reconnut Ly-Taï-Pe, le docteur, l'Immortel exilé, celui-là même dont la main impériale avait remué le bouillon avec son bâtonnet d'ivoire!... Qui donc eût osé lui désobéir?
Le poète s'étant en effet dirigé à cheval vers le palais, demande à voir l'Empereur, sollicite et obtient de lui une lettre de grâce, qu'il revient lire sur la place du marché. Il ouvre ensuite le char fatal, et en lait sortir Kouo-Tse-Y, à qui la peine de son crime est remise et la liberté rendue, sous la condition qu'il méritera son pardon par de loyaux services. Le captif témoigna à Ly-Pe toute sa reconnaissance de ce bienfait signalé; plus tard, il se souvint de son généreux libérateur et le sauva du même péril[23].
—Il sera fait mention de cette histoire en son lieu. Nous dirons seulement qu'à cette époque il y avait au palais de belles fleurs, envoyées en présent du pays de Yang-Tcheou. Ces plantes, nommées Mo-Cho-Yo du temps des Tang, sont les mêmes que nous appelons maintenant Meou-Tan (pivoines). Il en avait levé dans le palais quatre variétés qui revêtirent en s'épanouissant des nuances de diverses couleurs; c'étaient la grande rouge, la verte foncée, l'orange pâle et la blanche transparente. Hiouan-Tsong les avait fait transplanter devant la galerie des Parfums enivrants, et il prenait plaisir à les admirer en compagnie de l'Impératrice Yang-Kouey. Les comédiens furent appelés pour faire de la musique; mais l'Empereur pensa que, puisque la princesse aimait à jouir de la vue de ces Meou-Tan, on ne devait pas célébrer des plantes nouvelles avec d'anciennes chansons: il voulut que le chef de la troupe qui se nommait Ly-Kouei-Nien allât à la recherche du poète Ly-Pe.
Les serviteurs du palais vinrent annoncer que le docteur était sorti, et qu'il devait être à boire dans la taverne du marché. Ly-Kouei-Nien ne courut donc point dans les neuf grandes rues, il ne chercha point dans les trois grandes places; mais allant droit vers le marché, il entendit, du haut de l'étage supérieur d'un vaste cabaret, une voix qui chantait: