Quand on a bu trois verres, on a l'intelligence de la grande Voie;
Quand on a vidé la bouteille, on est identifié avec elle.
Ce n'est que dans les vapeurs du vin qu'on trouve le vrai bien-être;
Et sans s'éveiller de son ivresse, le poète passe à la postérité.

«Si ce chanteur n'est pas notre académicien Ly-Pe, pensa le comédien, qui sera-ce?» Il monte précipitamment l'escalier: le poète était là, installé tout seul sur un tout petit siège; près de lui est une table qui porte un vase de porcelaine, du milieu duquel s'élève une branche de pêcher couverte de belles fleurs marbrées; c'était devant ce bouquet qu'il chantait et buvait. Déjà il avait vidé bien des verres, il était ivre, très ivre, et il tenait toujours en main sa large tasse qu'il ne quittait pas.

«Sa Majesté est dans la galerie des parfums, dit alors l'acteur Kouei-Nien en s'adressant au buveur, et elle prie le docteur Ly-Pe de s'y rendre au plus vite.» En entendant l'ordre de l'Empereur, tous les hôtes de la taverne, frappés de surprise et de crainte, se lèvent et se regardent avec inquiétude. Mais le poète n'avait plus la moindre lueur de raison; il ouvre ses yeux appesantis par le vin, et on face du musicien il récita ce vers, avec un accent de joyeuse et insouciante gaîté:

Je suis ivre, je veux dormir: ainsi, allez vous promener!

Après avoir articulé ces paroles, comme son regard était fort obscurci par les vapeurs du vin, il voulut en effet dormir. Aussitôt le comédien prit son parti: il fit un geste par la fenêtre; sept à huit domestiques montèrent et, sans plus d'explication, prompts à exécuter ses ordres, ils se saisirent de Ly-Pe, puis l'emportèrent hors de la taverne et le firent asseoir sur un superbe cheval pommelé. Tandis que ceux-ci soutenaient le poète à droite et à gauche, Kouei-Nien suivait et fouettait la monture. Le cortège marcha directement vers la salle des Cinq Phénix; et l'Empereur, qui avait déjà envoyé des serviteurs pour hâter leur arrivée, permit à Ly-Pe d'entrer à cheval jusque dans le palais.

Dès que Kouei-Nien cessait de servir de point d'appui au poète, celui-ci était près de tomber; ils se mirent donc tous à le soutenir par les bras, et le conduisirent de cette manière dans la partie retirée du palais, où se trouvait Hiouan-Tsong; après avoir traversé les fossés qui font naître la joie, ils arrivèrent avec leur fardeau à la galerie des Parfums enivrants.

Lorsqu il vit paraître Ly-Pe à cheval, les yeux entièrement fermés, plongé encore dans le sommeil de l'ivresse, l'Empereur ordonna aux gens de sa suite d'étendre sur les dalles de la galerie un tapis violet (de la couleur même de la robe du docteur), afin qu'en descendant de cheval il pût s'y étendre. Ensuite il s'avança pour considérer le poète de plus près, et, remarquant quelques gouttes de salive autour de la bouche de Ly-Pe, le souverain du céleste Empire les essuya avec sa manche aux armes du Dragon. L'Impératrice fit observer qu'on répandait ordinairement un peu d'eau froide sur le visage des personnes endormies, pour les réveiller, et les serviteurs du palais allèrent aussitôt en puiser, dans le fossé qui fait naître la joie, une pleine coupe, que les jeunes suivantes de l'Impératrice jetèrent sur la figure du docteur.

Ly-Taï-Pe est réveillé en sursaut au milieu de son rêve; il aperçoit devant lui sa Majesté, et, rempli d'effroi, il se prosterne: «Sire, dit-il, votre sujet a mérité mille fois la mort; mais l'Immortel était dans les fumées du vin, et par bonheur sa Majesté est indulgente....» —Hiouan-Tsong lui tendit sa noble main pour le relever et dit: «Je suis ici avec mon épouse et mes fils occupé à admirer de belles fleurs qui réclament des chansons nouvelles; ainsi nous vous avons appelé pour que vous composiez deux pièces de vers qui puissent se chanter dans un ton brillant.»

Ly-Kouei-Nien présenta le papier fleuri et doré au poète, qui, tout plein encore de l'inspiration du vin, écrivit les trois pièces que voici:

I.
En voyant les nues je songe à votre parure, en voyant
les fleurs je songe à voter visage;
La brise du printemps caresse la jalousie de la fenêtre, les
touffes de fleurs richement épanouies ruissèlent de rosée.
Si le sommet du mont Kiun-Yu-Chan ne s'était pas montré
devant moi,
J'aurais pu vous rencontrer, à la clarté de la lune, dans
le séjour des dieux.
II.
La branche pourpre qui étincelle de rosée répand un frais
parfum;
Les nuées et les pluies qui battent incessamment le mont
Wou-chan attristent mon cœur.
Demanderai-je ce qui retrace cette image dans le palais
des Han?
Hélas! l'hirondelle légère se confie dans l'éclat d'une nouvelle
parure.
III.
La fleur célèbre et (la belle favorite) qui cause la ruine des
empires, s'empressent à l'envi de plaire au monarque,
Et déjà toutes les deux ont obtenu d'attirer son gracieux
regard.
Oubliant les jalousies sans fin que l'amour[24] a fait naître,
La favorite s'appuie au nord de la galerie des Parfums
enivrants, pour jouir du spectacle des Meou-Tan.