Le jour était à peine écoulé, qu'il le rappela. «Vous nous avez rendu de grands services, ajouta-t-il; pouvons-nous vous laisser retourner dans vos montagnes, les mains vides? non; aussi tout ce dont vous avez besoin pour le voyage vous sera fourni par nous.—Votre sujet ne manque de rien, répondit Ly-Pe: un bâton et quelques pièces de monnaie pour acheter chaque jour de quoi boire, voilà tout ce qu'il lui faut.»

Cependant Hiouan-Tsong donna au poète une pancarte d'or, sur laquelle il avait écrit de sa main qu'il autorisait le docteur à parcourir tout l'Empire sans être inquiété de personne, en s'abandonnant, suivant son gré et son caprice, aux charmes de la poésie, et buvant dans les tavernes des villes qui se trouveraient sur son chemin, le tout aux frais du trésor public. Dans les chefs-lieux de premier ordre, il devait recevoir mille kouans[27], et dans les villes secondaires, cinq cents. Quiconque, parmi les officiers civils et militaires, le peuple ou l'armée, manquerait d'égards envers le poète serait déclaré rebelle. Enfin l'Empereur donna en espèces à Ly-Pe mille leangs d'or, un vêtement de soie, une ceinture ornée de jade, un fouet doré, un cheval des écuries du palais et vingt domestiques pour former sa suite.

Le poète, prosterné aux pieds de sa Majesté, lui exprimait sa reconnaissance; mais Hiouan-Tsong ajouta encore à ces présents deux bouquets de fleurs en or et trois flacons du vin de son palais; puis il permit à Ly-Pe de monter à cheval en sa présence et de sortir ainsi du milieu de la cour. Les magistrats, ayant obtenu quelque temps de congé, offrirent à boire au docteur et l'escortèrent en pompe, depuis la capitale jusqu à un grand portique qui en est éloigné de dix lys, et les coupes se succédèrent sans relâche.

Yang-Kouey, le ministre, et le chef des gardes, Kao-Ly, avaient trop de rancune contre le poète pour se joindre au cortège. Quant à l'académicien Ho-Tchy-Tchang et les autres intimes de Ly-Pe, ils allèrent le reconduire jusqu'à la distance de cent lys; et il s'était écoulé trois jours depuis le départ de la capitale, quand ils se dirent adieu. Parmi les vers nombreux du poète, on a conservé ceux qui ont pour titre: Adieux aux amis du palais, en retournant dans les montagnes. En voici l'abrégé:

Reconnaissant et fier de l'édit impérial,
Il s'élève, comme la flamme, au milieu d'une colonne de
fumée.
Un matin, il s'éloigne des académiciens ses amis,
Et roule tristement au gré du vent, comme la plante sans
racines au gré des flots.
Il s'en va sans fatigue chanter vers le mont Tong-Wou;
Les chants peuvent s'épuiser, mais les sentiments ne tarissent
jamais;
C'est par ces lignes qu'il prend congé de ceux qu'il aime,
Car le bateau vient, au-devant du vieux pêcheur.

Vêtu de soie, le bonnet de gaze sur la tête, Ly-Pe poursuit sa route à cheval, et partout où il passe on l'appelle le Seigneur aux habits de soie. En effet, sa dépense dans les villes et le vin qu'il boit aux tavernes, tout cela est payé par le trésor. Bientôt il arrive dans le Kin-Tcheou et là il retrouve sa femme; les magistrats du lieu, instruits du retour de Ly-Pe dans sa famille, viennent lui présenter leurs hommages et leurs félicitations: il ne se passe pas un jour sans banquet.

Cependant les heures fuient, les mois se succèdent avec rapidité; la moitié d'une année s'était écoulée lorsque Ly-Pe annonça à sa femme qu'il allait se remettre en route pour visiter les fleuves et les montagnes. Cette fois, ne portant que les modestes insignes d'un lettré, et tenant cachée sur lui la pancarte donnée par l'Empereur, il emmène pour tout cortège un petit domestique et choisit un âne pour monture. Bien décidé à voyager ainsi, il part; dans les villes de premier et de second ordre, la pancarte est un talisman qui lui obtient tout ce qu'il veut consommer dans les cabarets.

Enfin, comme il passait sur les frontières du district de Hoa-Yn, il entendit dire par les habitants que le gouverneur de ce pays commettait des exactions et tyrannisait le peuple. Ly-Pe conçut l'idée d'aller lui donner une leçon: il va droit au palais du magistrat, fait retirer son domestique, et, resté seul, il pousse son âne en avant jusque dans la cour, aux portes même de l'hôtel, où il frappe trois fois.

Le gouverneur était dans la salle d'audience, occupé aux affaires publiques; à la vue de cet étranger, il s'écrie à plusieurs reprises et avec impatience: «C'est insupportable! c'est horrible! Qui ose insulter ainsi et narguer un magistrat supérieur, le père et la mère du peuple?—Allez, dit-il aux huissiers du tribunal, amenez-moi cet inconnu afin que je l'interroge.» Le poète feignit d'avoir bu, et il ne répondit à aucune des questions du magistrat, qui le remit immédiatement aux mains des geôliers pour le conduire en prison. «En attendant que la raison lui revienne, ajouta le gouverneur, je vais lui faire un joli procès, et demain la sentence sera prononcée.»

Les geôliers obéirent, et Ly-Pe fut mis au cachot; mais il frisait sa moustache et souriait en regardant l'intendant des prisons. «Cet homme est fou, dit l'officier, il a perdu la tête!—Non, répondit Ly-Pe, je ne suis pas fou, je n'ai pas perdu la tête.—Alors, reprit l'intendant, si vous avez votre raison, dressez donc une requête.... Qui êtes-vous? Pourquoi entrer ainsi avec votre âne jusque dans le palais et braver arrogamment son Excellence?