—»Bien, répartit le poète, je vais dresser une requête: donnez-moi un pinceau et du papier. On plaça devant lui sur une table les objets qu'il demandait, et, poussant à l'écart l'intendant des prisons, il le pria de vouloir bien se tenir à distance pendant qu'il écrirait, «Définitivement le pauvre homme est fou, pensa l'officier, que va-t-il barbouiller?» Or, voici la requête du poète.

Celui qui dresse cette requête est natif de Kin-Tcheou, son nom est Ly-Pe. A l'âge de vingt ans, ses talents littéraires étaient immenses; quand il agitait son pinceau les esprits et les démons versaient des larmes; les huit Immortels de Tchang-Ngan retirés sur la rivière des Bambous rappellent le Grand Hermite. En écrivant une réponse aux Barbares dans leur propre langue, il a répandu le bruit de sa renommée dans toutes les villes de l'Empire. Partout où s'avance le char de jade, il l'accompagne; le palais des clochettes d'or est le lieu qu'il habite; le bouillon qu'on lui a servi trop chaud est remué par la main impériale; la manche de sa Majesté essuie la salive de ses lèvres; le chef des gardes Kao-Ly lui chausse ses bottines, le ministre Yang-Kouei broie son encre. Celui qui a eu l'honneur d'entrer à cheval jusqu'au palais du Fils du Ciel, ne peut-il donc se permettre de pénétrer dans l'hôtel du gouverneur de Hoa-Yn, monté sur un âne? Voici, pour preuve de ce qu'il avance, la pancarte impériale, où vous lirez ses titres.

Sa requête achevée, Ly-Pe la présente à l'intendant des prisons, qui y jette les yeux et devient si tremblant qu'il est près de s'évanouir. Il frappe la terre de son front, il se confond en témoignages de respect. «Docteur, vénérable docteur, s'écrie-t-il, je suis un misérable, un officier bien aveugle! mais je ne suis la cause de rien; on m'avait donné des ordres. Puis-je espérer que dans votre générosité, vaste comme les mers, vous daignerez excuser mon crime?—Ce n'est pas à vous que je m'en prends, répondit Ly-Pe; seulement je veux que vous alliez dire à votre commandant que je suis muni d'une pancarte de la main de sa Majesté: il se repentira de m'avoir fait jeter en prison.»

L'intendant partit en faisant mille salutations, et courut présenter la requête au gouverneur en lui racontant ce qu'il venait d'apprendre. A cette nouvelle, le magistrat fut interdit comme un enfant qui entend gronder la foudre sans pouvoir trouver un trou pour se cacher. Il se rendit en bâte dans la prison de Ly-Pe pour lui faire ses excuses, et là, prosterné: «En vérité, lui dit-il, le stupide magistrat a si peu de clairvoyance qu'il ne sait pas discerner le mont Tay-Chan! C'est par pure ignorance et sans nulle mauvaise intention qu'il a commis ce crime; il vous supplie donc de vouloir bien lui pardonner.»

Dès qu'ils furent instruits de cette affaire, tous les fonctionnaires du district vinrent saluer le poète et intercéder pour le gouverneur; ils le prièrent de s'asseoir à la première place dans la salle d'audience. Là, les cérémonies achevées, Ly-Pe déploya la pancarte impériale et la donna à lire aux magistrats assemblés. «Voyez, leur dit-il:—«Quiconque, parmi les officiers civils ou militaires, le peuple ou l'armée, lui manquera d'égards, sera considéré comme rebelle.»—D'après ce texte, quel châtiment avez-vous mérité?» Et les magistrats, à ces mots de l'édit impérial, s'étaient de nouveau prosternés tous ensemble, et ils redoublaient leurs salutations, en répétant: «Nous avons mille fois mérité la mort!»

Cependant, en les voyant tous si désolés, si suppliants, Ly-Pe se mit à sourire. «Ainsi, leur dit-il, vous recevez de sa Majesté des emplois et des traitements!... serait-ce par hasard pour tyranniser et opprimer le peuple?... Changez donc de conduite, effacez vos torts passés, et vous éviterez une humiliante punition.

Les magistrats avaient joint les mains en entendant ces paroles: chacun d'eux en particulier s'en souvint et s'y conforma, et personne n'osa se laisser aller aux mêmes fautes. On prépara un grand festin dans la salle d'audience, et Ly-Pe fut magnifiquement traité: on ne se sépara qu'au bout de trois jours. Quant au gouverneur de Hoa-Yn, il purifia son cœur, revint à des sentiments de justice et fut par la suite un excellent magistrat.

Toutefois, la nouvelle de cette aventure s'étant répandue dans la province, on en conjectura généralement que le docteur Ly-Pe faisait une tournée incognito, pour examiner les mœurs du pays et surveiller la conduite des magistrats; et il n'y en eut aucun qui ne renonçât à ses habitudes de cupidité pour adopter des principes meilleurs; aucun qui, de pervers qu'il était, ne devînt honnête et vertueux.

Le poète parcourut l'un après l'autre le pays de Tchao, de Wei, de Yen, de Tsin, de Tsy, de Leang et de Tsou, choisissant les fleuves et les montagnes pour lieu de halte dans les tavernes et pour sujet de vers. Mais, à l'occasion de la révolte de Ngan-Lo-Chan[28], l'Empereur s'était retiré dans le pays de Cho, avait fait périr son favori Yang-Kouey au milieu de l'armée, et pendre l'Impératrice dans une pagode bouddhique, Ly-Pe, afin d éviter ces troubles, alla se cacher au mont Lou-Tchan.

Lorsque Tching-Wang-Ling, général en chef, commandant du sud-est, profitant des circonstances, songea à monter sur le trône; il se souvint de ce qu'on avait dit des talents de Ly-Pe, le força de descendre de sa montagne et voulut lui donner une place que le poète ne pouvait accepter sans trahison. Il refusa donc cette offre, mais il fut retenu au camp du général.