Tching ayant écouté ces paroles, demanda avec empressement quel jour le fléau devait se déclarer.
«Ecoutez, dit le bonze: vous connaissez le Lion de pierre qui est au pied de l'arcade Pao-Tsy, dans la rue de l'Est; lorsque des larmes de sang paraîtront dans ses yeux, vous devrez être prêt à partir.
—»Puisqu'un si grand malheur nous menace, reprit Tching, il serait bien d'en avertir tous les gens du village.
—»Vos voisins sont tous de méchantes gens, répliqua le bonze en souriant: quelle confiance auraient-ils dans mes avis? Mais vous, Tching-Tong, vous avez cru en moi, et vous échapperez au désastre.... Et cependant vous ne laisserez pas que d'être exposé à de grands chagrins et enveloppé dans de fâcheuses affaires.
—»Et ces périls, me coûteront-ils la vie?
—»Non, répondit le religieux, rassurez-vous. Donnez-moi un pinceau et du papier, je vais écrire quelques lignes que je vous laisserai, afin que vous gardiez ces choses en votre mémoire.»
C'est le ciel qui envoie les grandes eaux et les inondations;
S'il se rencontre des animaux doués de sympathie, et
pleins d'une généreuse reconnaissance,
Sauvez-les; mais si c'est un homme, n'y prenez pas
garde!...
Le bienfait produit l'ingratitude, la dette de la reconnaissance
s'acquitte par les douleurs de la prison.
Tching lut ces vers sans en comprendre le sens. «Un jour à venir, lui dit le bonze, ils seront intelligibles pour vous.» Puis après avoir achevé le repas maigre, il prit congé de son hôte. Vainement Tching lui offrit dix leangs à titre de présent. «Le pauvre religieux est une vapeur errante, objecta celui-ci; à quoi lui servirait cet argent?» Et il partit sans rien accepter.
Le premier soin de Tching fut de faire part à sa femme de tout ce qu'il venait d'apprendre; et aussitôt ils envoyèrent au bord du fleuve Jaune trois domestiques pour louer dix grandes barques.
«Pourquoi donc tous ces préparatifs? demandaient les gens du village.» Et Tching répondit qu'étant menacé d'une inondation terrible, il rassemblait des bateaux pour échapper au fléau. Les voisins riaient de tout leur cœur à cette explication; et Tching supportait patiemment leurs railleries. Chaque jour il envoyait sa femme à l'arcade de la rue de l'Est voir si le Lion de pierre versait des larmes de sang.