Depuis plusieurs semaines la bonne dame allait et venait, continuant le cours de ses observations, lorsqu'un jour deux bouchers voisins du monument lui demandèrent le motif de cette démarche. Celle-ci répondit naïvement à leur question; et, à peine fut-elle partie, que ces hommes grossiers s'amusèrent à ses dépens. «En vérité, dirent-ils, il y a des êtres bien stupides et bien fous! Depuis des mois entiers le temps est sec: quelle inondation peut-on craindre? Et puis, qui a jamais vu des larmes de sang couler des yeux d'un lion de pierre?»
Or, le lendemain du jour où ils s'étaient si bien moqués de la vieille dame, les deux bouchers, après avoir tué un porc, barbouillèrent de son sang les yeux du Lion. Dès que Tchang-Chy s'en aperçut à sa visite accoutumée, elle courut porter cette nouvelle à son mari. Aussitôt Tching ordonna à ses domestiques de rassembler les meubles et les ustensiles de la maison, et de porter tous ces objets à bord des bateaux.
En ce moment le soleil dardait ses plus ardents rayons, et la chaleur du jour dévorait ceux qui restaient immobiles dehors. Tching-Tong réunit les gens de sa maison, jeunes et vieux, et tous ensemble ils s'embarquèrent. Lorsque le soleil plus pâle déclina à l'horizon, des nuages noirs s'amoncelèrent, une grosse pluie tomba par torrents; et, dans la nuit du troisième jour, les eaux du fleuve subitement débordées se précipitèrent au milieu du village. En un instant, habitants et habitations entraînés pêle-mêle périrent dans les flots: environ vingt mille personnes trouvèrent la mort dans cet affreux désastre. Ainsi cette population qui accumulait sur sa tête une masse de crimes, le ciel voulut qu'elle fût anéantie et disparût victime du fléau; tandis que Tching-Tong et son épouse Tchang-Chy, qui seuls se plaisaient à pratiquer la vertu, il songea à les sauver, en les faisant avertir par un homme inspiré.
Ce jour-là donc les dix grands bateaux de Tching, obéissant à l'impulsion des eaux débordées, furent attirés au milieu du courant du fleuve; bientôt les rocs élevés du rivage s'abîmèrent avec fracas au fond des vagues.
D'abord les navigateurs aperçurent un grand singe noir apprivoisé, qui essayait en vain de se maintenir au-dessus des flots prêts à l'engloutir. A cette vue Tching dit à ses gens: «Tendez-lui de longs bâtons de bambous qu'il puisse saisir.» En effet le singe par ce moyen parvint sain et sauf sur le rivage.
Dérivant toujours en ligne droite avec le courant, les bateaux furent portés près d'un arbre flottant sur lequel était un nid de corbeau. Les petits, à peine éclos, ne prenaient point leur vol; mais l'honnête Tching dit à ses domestiques de les soulever avec des gaffes; et toute la couvée, déployant ses petites ailes, s'enfuit et fut sauvée.
Enfin, dans un endroit où le fleuve fait un circuit, ils remarquèrent un homme qui, entrainé par la violence des eaux et sur le point d'être submergé, criait au secours. «Allons vers lui, dit aussitôt Tching, courons;—Mais, cher époux, objectait Tchang-Chy, n'oubliez pas les paroles prophétiques du bonze: «Mais si c'est un homme, n'y prenez pas garde!»
—»Qu'importe, répondit Tching, nous avons déjà sauvé des êtres d'un moindre prix, et lorsqu'il s'agit d'un homme, est-ce le cas de se montrer sans pitié!» A ces mots il ordonna d'allonger des bâtons de bambous à l'aide desquels l'inconnu arraché à la mort put gagner le bateau; puis il lui fit donner des vêtements en échange des siens qui étaient mouillés.
Le lendemain la pluie cessa, et Tching envoya des domestiques vers sa demeure.... Que voient-ils? tout le village a été couvert de sable par la violence de l'inondation: la maison de leur maître, bien que fortement endommagée, est la seule qui n'ait pas été détruite par le fléau. Ils rapportèrent cette heureuse nouvelle à Tching-Tong; et celui-ci, après avoir chargé des ouvriers de réparer les dégâts, débarqua chez lui comme il en était sorti, avec tous les siens, grands et petits. Quant à ses voisins, ceux qui revinrent sous leurs toits, étaient dans la proportion d'un ou deux sur dix.
Cependant Tching voulut savoir si l'homme qu'il avait sauvé était dans l'intention de retourner dans sa famille; mais à ses questions l'inconnu répondit, en pleurant: «Votre serviteur est le fils du boucher Lieou, qui demeurait au pied de l'arcade du Lion de pierre; son nom est Lieou-Yng. Ses parents ont-ils péri victime du fléau, ou sont-ils encore vivants? il l'ignore; mais la maison qu'ils habitaient a disparu. Le plus ardent désir de votre serviteur, seigneur Tching, serait d'être le valet qui porte votre parasol, espérant ainsi vous témoigner sa reconnaissance pour le grand bienfait dont il vous est redevable.