Sous le règne de Jin-Tsong[2], de la dynastie des Song Méridionaux, au village de Tchang-Yo, situé à deux lys[3] de la porte orientale de Ping-Kiang, chef-lieu du département de Kiang-Nan, vivait un homme dont le nom de famille était Tsieou et le petit nom Sien. Il descendait d'une famille de cultivateurs; quelques arpents de terre et une cabane couverte en chaume composaient son patrimoine: sa femme était morte sans lui laisser d'enfant.
Dès sa jeunesse, Tsieou-Sien aimant avec passion planter les fleurs et semer les fruits, avait abandonné complètement la culture de ses terres pour se livrer tout entier à son passe-temps favori. Si, après bien des recherches, il obtenait une fleur rare, alors sa joie était plus grande que s'il eût ramassé sur sa route une pierre précieuse. Vous accompagnait-il dehors pour une affaire très importante, quand chemin faisant se présentait quelqu'un qui possédât un jardin, sans s'informer même si cela plaisait ou non au maître de la maison, Tsieou-Sien le suivait d'un air riant, entrait flâner dans son parterre et demandait avec instance la permission de voir à loisir. Quand c'étaient des fleurs et des arbres ordinaires, et qu'il avait lui-même dans son jardin, si cependant à cette époque tout était épanoui, il se faisait un grand plaisir d'y revenir. Mais y avait-il une fleur extraordinaire, une fleur qui lui manquât ou qui fût déjà passée chez lui; alors, sans penser à autre chose, il négligeait toutes les occupations du moment, restait attaché à cette plante sans pouvoir la quitter, et oubliait chaque jour de rentrer dans sa demeure. Aussi l'avait-on surnommé Hoa-Tchy (le Fou des fleurs). Rencontrait-il un marchand qui eût des plantes précieuses, sans songer à s'assurer s'il avait sur lui de quoi payer, il fallait absolument qu'il achetât; et lorsqu'il était sans argent, il se dépouillait de ses vêtements et les laissait en gage.
Aussi certains marchands, bien au fait de la bizarrerie de Tsieou-Sien, en prenaient occasion d'augmenter leurs prix; et celui-ci ne faisait aucune difficulté de payer les choses au-dessus de leur valeur. D'autres encore, gens de mauvaise foi, exploitaient à leur profit la passion de Tsieou-Sien: ils s'en allaient chercher de toutes parts de belles fleurs, les coupaient, puis, à l'aide d'un peu de boue, dissimulant l'absence de racines, ils trompaient ce pauvre homme qui n'en achetait pas moins. Mais, chose extraordinaire, il avait à peine remis en terre ces plantes mutilées, qu'elles redevenaient vivantes.
Les jours et les mois s'étant accumulés, Tsieou-Sien était parvenu à former un grand jardin, renfermé par des treillages de bambous; sur cette haie factice, l'églantier, le putchuk, l'hibiscus, le chèvre-feuille, le calycanthe, le corchorus, le bouton d'or s'appuyaient en confondant leurs rameaux; et tout autour de l'enclos, l'althæa, la balsamine, l'amaranthe, la ketmie à fleurs changeantes, le pavot et bien d'autres plantes couvraient le sol. On y voyait aussi le glaïeul doré, le lis, l'œillet qui fleurit au printemps et celui qui fleurit en automne, l'ipomée, le lychnis couronné, la pivoine en arbre[4] et une foule de fleurs impossible à énumérer. Au printemps elles jetaient, même à quelque distance hors de l'enclos, un éclat pareil à celui d'un paravent enrichi de mille couleurs. Partout on voyait des plantes rares, et l'une était à peine fanée qu'une autre commençait à s'ouvrir.
En face du soleil était disposée une porte en bois à deux battants; après avoir passé cette porte, on trouvait une double haie de bambous, aux deux côtés de laquelle s'élevait une rangée de cyprès, très rapprochés, pour servir d'abri. Cette allée conduisait à trois salles couvertes en chaume; mais malgré ces grossiers éléments, elles étaient élevées, spacieuses, bien aérées, et recevaient des fenêtres une lumière abondante. Dans l'appartement principal était suspendu un petit tableau sans nom d'auteur; les lits, les tables et les autres meubles, tous en bois uni, se faisaient remarquer par un brillant et une propreté extraordinaires: on eût balayé le sol sans rencontrer un atome de poussière. Par-derrière, il y avait encore d'autres jolis petits appartements, dont la chambre à coucher faisait partie.
Or, comme nous l'avons dit, toutes les fleurs sans exception décoraient ce jardin, elles y brillaient en abondance; dans les quatre saisons elles se succédaient à l'envi, et les huit divisions de l'année n'étaient qu'un éternel printemps. On y voyait donc:
«Le prunier qui lève une tige luisante; la vanille dont le parfum se trahit dans l'ombre; le thé qui inspire de belles rimes, le prunier sauvage qui secoue peu à peu sa riche parure; l'amandier dont les pluies printanières doublent l'éclat; la matricaire qui brave la rigueur des gelées; l'immortelle des eaux à l'écorce glacée, au corps de jade; la pivoine, ornement de la terre, et dont l'arôme vient des cieux; l'hémérocalle toujours debout sur les degrés de marbre; le lotus argenté, abondant au milieu des bassins; la pæonia dont rien n'égale le parfum et la beauté; la grenade fière et pompeuse qui n'a pas de rivale; la canelle qui exhale au souffle de la brise une odeur dérobée à la lune; l'hibiscus à la grâce sévère comme les bords neigeux du fleuve Kiang; le poirier à la fleur pure et blanche ainsi que la lune au milieu de la nuit; le pêcher aux pétales rouges, éclatant comme s'ils reflétaient le soleil; la mussænda dont les boutons, pareils à des diamants, sont nommés précieux; le calycanthe qui embaume avec son calice ouvert en carré comme la clochette de pierre; le poirier du Japon, souverain dans les palais de l'occident; le daphné, si beau avec ses bordures dorées; la rose panachée, l'azalea pareils à des écharpes aux nuances vaporeuses, la petite prune Yo-Ly, surnommée le ballon de soie brodée.
On ne saurait décrire toutes ces plantes, ces arbres mêlant leurs magnifiques couleurs, ces mille fleurs qui répandent en foule leur éclat et leur parfum. »
En dehors et précisément en face de cette haie, se trouvait un lac appelé Tchao-Tien-Hou (l'Etang du Soleil levant), et vulgairement, la Pièce d'eau du Nénuphar (Ho-Hoa-Tang). La perspective en était ravissante, en toutes saisons; que le soleil parût ou que la pluie tombât, c'était toujours même beauté. Tsieou-Sien avait amassé de la terre et formé une digue sur le rivage; là étaient plantés, dans toute la longueur du lac, des pêchers et des saules. A chaque retour du printemps, quand brillait le rouge des fleurs et le vert des feuilles, c'était un coup-d'œil aussi charmant que celui du lac Sy-Hou[5]. La rive était complètement entourée d'hibiscus; et au milieu des eaux apparaissaient des nénuphars magnifiques; quand ils venaient à s'épanouir, les fleurs, ouvertes par milliers, donnaient au lac l'aspect d'une nuée étincelante: c'était un parfum à enivrer les promeneurs.
On allait dans de petits bateaux à rames cueillir des châtaignes d'eau, et la voix des chanteurs retentissait comme le bruit de la brise et des flots. Lorsqu'il s'élevait un vent oblique, les bateliers s'exerçaient volontiers à traverser le lac à la voile, et passaient d'une rive à l'autre, comme s'ils eussent eu des ailes. Sous les saules, les pêcheurs abritaient leurs barques et faisaient sécher leurs filets; ceux-ci se livraient à des jeux, ceux-là travaillaient aux instruments de la pêche; les uns, après avoir bu, se couchaient à la proue des nacelles, les autres se défiaient à la nage: le bruit joyeux des cris et des chants ne cessait jamais. Des passants, qui prenaient plaisir au milieu des nénuphars, se promenaient sur des bateaux peints, en jouant de la flûte, par troupes nombreuses; puis quand le ciel était devenu obscur, ils s'en retournaient en ramant; et les dix mille lumières de leurs lanternes étaient telles, qu'il était difficile de ne pas les confondre avec la clarté des étoiles et l'étincelle des vers luisants.