Vers le milieu de l'automne, quand le vent qui porte la gelée a commencé à souffler, et que les arbres des forêts se teignent d'une nuance dorée et violette, les hibiscus et les saules du rivage, mêlés aux plantes de toutes couleurs, dérobaient aux regards les limites du lac. Au milieu des roseaux, les oies sauvages et les grues réunies en troupes poussaient leurs cris vers les nuages, et leurs voix tristes faisaient une impression profonde. Au temps de l'hiver, quand des nuées roses se pressent sur le ciel, la neige[6] sautillait et dansait, le ciel et la terre se confondaient en une même teinte: c'était pendant toute l'année un ravissant paysage que les paroles ne peuvent exprimer.

Il y a des vers qui en font foi:

Dans le lac Tchao-Tien, les eaux semblent toucher la
voûte des cieux;
Sans que personne leur marque la mesure, les pêcheurs
chantent en cueillant les lotus;
Peu à peu une foule de plantes et de fleurs magnifiques
s'y sont multipliées à l'infini;
Chaque jour le maître du lieu vient se reposer en face de
son jardin et de son lac.

Mais rentrons dans les limites de notre récit. »—Tsieou-Sien, levé chaque jour de grand matin, lavait les fleurs et enlevait les feuilles tombées; il puisait de l'eau pour arroser, et vers le soir il les rafraîchissait une seconde fois. Y en avait-il une près de s'ouvrir, tout hors de lui, il chantait et dansait; tantôt il faisait chauffer une coupe de vin, tantôt il faisait bouillir une tasse de thé, et s'inclinant vers ses fleurs avec de profondes révérences, il faisait devant elles des libations, en répétant par trois fois: Fleurs, soyez heureuses! puissiez-vous vivre dix siècles! Ensuite, assis à leurs pieds, il vidait son verre en le savourant goutte à goutte. Lorsque le vin lui avait monté l'imagination, il chantait et sifflait au gré de sa fantaisie; puis, quand la fatigue le prenait, faisant d'une pierre son oreiller, il s'endormait à la racine de ses plantes. Ainsi, depuis le moment où le bouton se cache encore jusqu'à celui où il est bien ouvert, il demeurait à poste fixe dans son parterre: l'éclat trop vif du soleil desséchait-il une fleur, à l'aide d'un petit balai de millet, il l'aspergeait d'eau fraîche; lorsque la lune brillait, il passait toutes les nuits sans se coucher; et venait-il à souffler un vent nuisible, tombait-il une pluie violente, Tsieou-Sien endossait son habit d'écorce, déployait son parasol et parcourait le jardin pour tout examiner en détail; s'il y avait une branche lésée, il l'étayait avec un roseau; au milieu même de la nuit, il se relevait à plusieurs reprises pour faire son inspection.

Quand enfin tout était passé, fané, c'étaient, pendant bien des jours, des soupirs qui allaient jusqu'aux larmes; il ne pouvait se séparer de l'objet de ses affections. Ramassant donc les fleurs tombées, il les essuyait délicatement avec le balai de millet, et les déposait sur des bassins de faïence; après en avoir bien nourri ses regards, jusqu'à ce qu'elles fussent entièrement desséchées, il les plaçait dans des cruches très propres, et faisait en leur honneur une seconde libation de thé et de vin. Comme il eût été trop cruel pour Tsieou-Sien de les jeter, il prenait alors avec tendresse ses cruches pleines, et les allait enfouir sous un grand amas de terre: il appelait cela «enterrer les fleurs ».

Les pétales que la pluie avait salis, il les lavait trois ou quatre fois dans une eau limpide, et les plongeait ensuite respectueusement dans le lac: cela s'appelait «baigner les fleurs ».

Monter sur les arbres et cueillir les branches fleuries, destinées à fructifier, voilà deux choses qui lui avaient toujours singulièrement déplu; et il avait coutume de formuler sa pensée par ce raisonnement:—Dans toute l'année, les fleurs n'ont qu'une fois à s'épanouir; sur quatre saisons, elles n'en prennent qu'une pour elles, et sur cette saison même il ne leur revient que quelques jours. Après avoir souffert les alternatives cruelles de trois saisons, quand elles ont enfin obtenu la bienfaisante température des quelques jours qui leur sont accordés, vous les voyez danser au gré de la brise et venir au-devant de vous en souriant, comme des hommes satisfaits dont l'attente est remplie. Mais si on les tourmente, si on les maltraite violemment, avec quelle facilité ne sera pas détruit en un matin ce qui, à si grande peine, avait obtenu quelques jours à vivre? Oh! si les fleurs pouvaient parler, n'exhaleraient-elles pas des soupirs de douleur!

Et d'ailleurs, pendant ce rapide instant d'éclat «si d'abord le bouton a été épargné, dans la suite, au milieu de leur plus grande beauté, les fleurs ont à souffrir des calamités auxquelles elles ne résistent pas long-temps: les insectes les percent, les abeilles cueillent leur suc, les oiseaux les becquètent, les vers les piquent, le soleil les brûle, le vent les secoue, le brouillard les fatigue, la pluie les bat. C'est donc à l'homme qu'il est réservé de les défendre, c'est à lui d'en prendre pitié.

Si au contraire, par un caprice condamnable, il les coupe et les mutile, comment supporteront-elles ce traitement?—Voyez: c'est du germe que se développe la racine de la plante, de la racine sort la tige; la partie la plus robuste constitue le tronc, la plus faible, les branches; ce tronc et ces branches, on ne sait combien d'années il faudra pour leur accroissement. Aussi à l'époque des fleurs, patiemment attendue, quel délicieux spectacle ces plantes présenteront à l'homme! De quelle beauté ne se pareront-elles pas à ses regards! Si donc vous les coupez, la fleur détachée de la branche ne pourra plus y être replacée, la branche arrachée du tronc ne pourra plus y chercher son appui: tel un homme mort qui ne peut être rappelé à la vie, un supplicié dont on ne peut racheter le châtiment. Ah! si les fleurs parlaient, ne verseraient-elles pas des larmes d'indignation!

D'autres personnes encore qui coupent les fleurs, s'en vont tout simplement chercher les plus belles, préférant les branches mieux garnies; puis les plantent dans un vase, les étalent sur une table, soit pour alimenter un instant la joie parmi les convives, et les exciter à boire, soit pour orner pendant un jour la toilette d'une jeune fille: comme si les convives ne pouvaient savourer le même plaisir en admirant la fleur sur sa tige, comme si la toilette des jeunes filles ne devait pas emprunter tout son éclat au talent de l'artisan! Celle branche coupée, c'en est une de moins sur l'arbre; et le tronc ainsi mutilé pourra-t-il prolonger son existence avec la même vigueur, et renouveler chaque année l'incessant spectacle dont il réjouit vos regards? D'ailleurs, au milieu de ces fleurs épanouies, il se trouve parfois des boutons encore fermés, pauvres êtres qui meurent d'une mort prématurée.