Le roi des Dragons accueillit cette proposition, et se sentit soulagé. Le lendemain, le génie de la pluie, le génie du vent, le maître de la foudre, les jeunes immortels qui président aux nuées, et la reine des éclairs eurent ordre de s'assembler au-dessus de la ville de Tchang-Ngan; réunis dans l'espace au-dessus du neuvième étage du firmament, ils s'y tinrent serrés. A neuf heures, les nuages s'étendirent, à midi la foudre éclata, d'une heure à trois la pluie tomba, et à quatre elle avait cessé; mais la quantité d'eau ne s'éleva qu'à la hauteur de deux pieds sept lignes. L'instant précis avait été changé, et il se trouvait une erreur de trois pouces et une ligne.
Quand la pluie fût passée, le roi des Dragons licencia son cortège, et lui-même, saisissant un nuage qui s'abattait, il reprit son ancienne forme d'étudiant sans grade, et se rendit dans la grande rue, à la porte de l'Ouest. D'un pas brusque, il s'avance vers la demeure de l'astronome Youen-Cheou, et sans daigner s'expliquer davantage, il met l'enseigne en morceaux. Mais le devin, assis sur son siège, reste calme et digne dans une complète immobilité.
Cependant le dieu des eaux fait sauter les battants de la porte, et éclate en injures contre l'astronome: «Homme endiablé, s'écria-t-il, qui prédisais à tort et à travers le bonheur et le malheur, pervers, qui trompais à ta fantaisie le peuple crédule, non, tes divinations n'ont rien de surnaturel, les paroles n'étaient que mensonge et fourberie! Aujourd'hui tu n'as pu te trouver d'accord avec l'heure à laquelle la pluie est tombée, et encore, téméraire, tu restes effrontément assis devant moi! profite donc des instants, et sauve-toi, si tu veux éviter la mort qui serait le châtiment de ton crime!»
Toujours plein de dignité, inaccessible au plus léger sentiment de frayeur, le devin leva les yeux au ciel, et répondit avec un froid sourire: «Je n'ai pas peur, je n'ai pas peur! Je n'ai pas commis de crime qui mérite la mort! Mais je crains que toi, au contraire, tu ne te sois rendu coupable d'un crime capital. Un autre que moi eût été facilement ta dupe, mais moi, il n'est pas aisé de me tromper. Je te connais, tu n'es point un lettré, mais le roi des Dragons: tu as désobéi à l'ordre du Dieu suprême, tu as dérangé les heures, supprimé des minutes; tu t'es révolté contre les lois du ciel! Ainsi donc, seigneur roi des mers, j'ai bien peur que tu ne puisses échapper au glaive qui te menace dans la tour de Koua-Long-Tay (du dragon coupé en morceaux): et tu viens m'insulter ici!»
A ces paroles, le roi des Dragons sentit son cœur défaillir, et son courage fut anéanti: il frissonne de tous ses membres, lâche au plus vite les battants de la porte, et rajustant ses vêtements, il s'incline respectueusement devant le devin, puis tombe à ses genoux en s'écriant: «Docteur, ne vous emportez pas contre moi, ces paroles n'étaient qu'une plaisanterie; j'étais incapable de discerner le mensonge de la vérité: mais hélas! j'ai pêché contre le ciel! puis-je espérer que vous daignerez me sauver! sinon, quand je devrais mourir ici, je ne vous quitte pas!
—»Je ne puis te sauver, reprit le devin, seulement je vais t'indiquer ce qui doit t'arriver, et abandonner ton sort entre tes propres mains.»
—»Je vous en supplie, daignez m'instruire, interrompit le roi des eaux!»
Le devin répondit: «Demain, à midi trois minutes, tu devras te trouver près du ministre Oey-Tching, qui rend la justice parmi les mortels, afin d'entendre la sentence, et si tu tiens à la vie, il faut aller ensuite en toute hâte demander grâce à l'empereur Taï-Tsong de la dynastie actuelle des Tang; c'est le meilleur moyen: Oey-Tching remplit les fonctions de premier ministre près de Taï-Tsong; et si tu peux émouvoir le prince en ta faveur, il ne t'arrivera rien de fâcheux.»
A ces mots, le roi des Dragons salua l'astronome, lui dit adieu, et se retira en essuyant ses larmes: puis tout à coup le soleil de pourpre se coucha dans les profondeurs de l'occident, la lune s'éleva avec les étoiles, et alors:
Les montagnes aux sommets neigeux, couvertes de vapeurs, prennent une teinte violette, les corneilles reviennent au gîte, lasses d'un long trajet; le voyageur cherche une retraite pour la nuit; auprès du gué, les oies sauvages nouvellement arrivées reposent le long des grèves. La voie lactée étincelle comme l'argent, les heures passent rapides; dans le village isolé, les lumières ne jettent plus qu'un pâle reflet; une brise légère répand le pur parfum qui s'élève des cassolettes au fond des couvents de bonzes; les songes riants et légers entrent dans l'homme et il ne voit plus rien; la lune fait mouvoir l'ombre des fleurs sur la balustrade, la foule confuse des étoiles brille aux cieux, la clepsydre est retournée, la goutte d'eau ne rend plus le même son, déjà la moitié de la nuit silencieuse et calme s'est écoulée.