Le roi des Dragons ne retourna donc point dans son empire des eaux, mais après avoir attendu jusqu'à minuit dans le milieu des airs, il s'enveloppa d'un nuage, assembla le brouillard autour de lui, et arriva aux portes du palais de Taï-Tsong.

Or, à ce moment, le grand souverain de la dynastie des Tang rêvait, et voici quel était son rêve: étant à se promener hors du palais, à la clarté étincelante de la lune, le roi des Dragons s'offrit précipitamment à sa vue sous les traits d'un mortel, et se jetant à genoux devant lui, il s'écria: «Seigneur, sauvez-moi, grâce, grâce pour moi!—Qui es-tu pour que je te sauve, demanda l'Empereur.» Et la réponse de l'inconnu fut celle-ci: «Votre humble sujet est sous sa véritable forme un Dragon; sa profession est de régner sur les eaux, mais il s'est révolté contre le ciel; le sage ministre de votre majesté, Oey-Tching, administrateur de la justice parmi les mortels, doit prononcer la sentence, voilà pourquoi le coupable implore la miséricorde de votre Majesté; qu'elle daigne le sauver!—Puisque c'est mon ministre qui exécute la sentence, répondit l'Empereur, je puis te faire grâce, reprends courage et va en paix.»

Le roi des Dragons, transporté de joie, salua Tai-Tsong et partit.

Cependant à son réveil l'Empereur avait réfléchi sérieusement à son rêve de la nuit, puis à 5 heures 3 minutes, tous les magistrats civils et militaires étaient par son ordre réunis autour du trône. Alors:

Les lanternes sont suspendues aux portes du Phénix, les parfums abondants brûlent dans les appartements du Dragon[10], les lumières scintillent, le paravent[11] couleur de pourpre s'agite; les nuages d'encens sont chassés en l'air, et s'écoulent en lambeaux étincelants; le roi et le sujet sont unis comme Yao et Chun[12]; les rites et la musique sont sévères et graves comme au temps des dynasties des Han et des Tcheou. Les serviteurs qui portent des flambeaux, les jeunes filles du palais qui tiennent les éventails, placés deux à deux, s'illuminent d'un double éclat. Les écrans sur lesquels sont peints des paons, ceux qui représentent les licornes apparaissent de toutes parts resplendissants comme une nuée flottante. Tout le peuple s'écrie d'une seule voix[13]: «Longue vie au souverain!» et prie le ciel de lui accorder dix mille automnes.

Tout à coup, au milieu du silence, le fouet[14] retentit à trois reprises, les courtisans en habit de fête se découvrent devant le bonnet impérial, tout le palais est inondé de riantes lumières, il s'élève un parfum enivrant; on entend retentir une musique douce et suave comme la brise dans les saules de la digue; les stores enrichis de pierres précieuses, les paravents aux dessins fantastiques et riches sont suspendus et relevés par des agrafes d'or; voici les éventails sur lesquels brillent le Phénix et le Dragon, sur lesquels sont dessinés des fleuves et des montagnes. Le char de diamants s'arrête, les magistrats civils, lettrés éminents par leur savoir, les magistrats militaires, héros à la fière démarche, se tiennent rangés des deux côtés de la route que suit l'empereur; ils s'écoulent en ordre et par files sur le parquet étincelant; trois éléphants s'avancent couverts d'ornements d'or et de housses de soie violettes, les cieux et la terre sont infinis et éternels! «Puisse la Majesté vivre dix mille automnes.»

Quand les magistrats eurent fini de faire leur cour, chacun reprit son rang; alors le grand souverain de la famille des Tang, ouvrant son œil de phénix et roulant sa prunelle de dragon, les regarde l'un après l'autre. Tous étaient là présents, pleins d'une majestueuse dignité, et debout dans une attitude de respect; le ministre Oey-Tching, lui seul, manquait à l'appel.

Taï-Tsong, ayant fait venir près de lui l'intendant du palais Yu-Chi-Tsy, lui raconta son rêve, puis il ajouta: «J'ai donné ma parole au Dragon, j'ai promis de le sauver, mais voilà que mon ministre ne paraît pas au milieu de vous, pourquoi cela?

—»Sire, repondit l'intendant, puisque dans ce rêve le ministre était spécialement désigné comme celui qui doit exécuter la sentence, il faut le faire appeler à la cour, l'y garder, et ne pas le laisser sortir de tout le jour; de cette manière, vous pourrez sauver celui qui vous est apparu en songe.»

Cette réponse plut beaucoup à l'Empereur; et aussitôt un officier du palais fut chargé de transmettre au ministre l'ordre de se présenter immédiatement devant le trône de sa Majesté.

Or, pendant qu'il était dans son hôtel, au milieu de cette même nuit, Oey-Tching avait aperçu la troupe céleste occupée à faire brûler de précieux parfums, puis le chant de la cigogne du haut des neuf étages de l'atmosphère avait frappé son oreille, et l'envoyé du Dieu suprême, monté sur l'oiseau, tenait à la main un ordre qui portait ces mots: «A midi trois minutes, tu feras, en rêve, subir la peine capitale au roi des Dragons.» Oey-Tching s'était prosterné avec respect et reconnaissance devant ce divin décret, puis, après avoir pris un repas maigre et fait sa toilette, il demeurait dans son hôtel occupé à examiner l'état de son glaive; la direction de ses idées avait été changée, et voilà pourquoi il n'était pas allé à la cour présenter ses hommages à l'Empereur.