Je me rappelais que l'an dernier au printemps[9]
J'avais sur les bords du Kiang rencontré un sage;
Aujourd'hui je revenais pour le voir:
Mais je ne trouvai plus l'ami qui m'avait connu par la
musique,
Je ne rencontrai qu'un tertre funèbre.
Oh! douleur!... combien mon cœur fut navré!
Oh chagrin! oh! malheur! oh! sort cruel!
Malgré moi mes larmes roulent comme des perles sur mes
joues;
J'étais venu plein de joie, et combien mon départ est
douloureux!
Au bord du Kiang s'élève un brouillard de tristesse,
Oh! Tse-Ky, oh! Tse-Ky!... nous étions unis, par les
liens d'une amitié pure et précieuse!
Toute l'étendue des cieux ne suffirait pas à l'exprimer.
Mais cette chanson s'achève et je ne ferai plus résonner
mon luth,
Le luth destiné à chanter les vers de l'Etang Yao-Tchy:
Le luth des anciens Empereurs est mort à cause de vous!
Après avoir fait entendre ces vers, Pe-Ya tira de la doublure de son vêtement un couteau, l'ouvrit et coupa les cordes du luth; puis élevant l'instrument à deux mains au-dessus de la pierre sur laquelle on déposait les offrandes, il le laissa tomber avec violence: le chevalet de jade sauta en éclat, et les touches d'or furent mises en pièces.
Le vieillard tout surpris lui demanda pourquoi il brisait ainsi son luth, et voici la réponse que lui fit Pe-Ya:
J'ai brisé le luth, la queue du phénix est déjà froide.
Tse-Ky n'est plus..., devant qui ferais-je résonner l'instrument?
Du printemps à l'automne on trouve à chaque pas des
compagnons et des amis;
Mais rencontrer un homme qui appréciât le luth, ce serait
trop difficile.
«Quel malheur! quelle pitié! s'écria le vieillard!—Dans quelle partie du village de Tsy-Hien habitez-vous, mon noble père? demanda Pe-Ya.—Ma pauvre demeure est dans la partie haute du village; c'est la huitième maison. Mais pourquoi sa Seigneurie m'adresse-t-elle cette question?—Mon ame est plongée dans la tristesse, continua Pe-Ya, je n'ose vous suivre dans votre demeure. J'avais apporté sur moi quelques onces d'or: daignerez-vous en accepter la moitié? l'autre part servirait à acheter quelques arpents qui encloront la tombe, afin qu'on puisse, au printemps et à l'automne, nettoyer le terrain autour du lieu où repose votre fils. De retour à la cour où m'appellent mes fonctions, je demanderai la permission de m'en aller pour toujours dans mon pays natal, et alors je reviendrai ici chercher mon noble père avec sa respectable compagne, et je les emmènerai dans mon humble demeure, où ils couleront en paix les années que le ciel leur accordera: Tse-Ky et moi, n'est-ce pas la même chose? Veuillez donc ne point me considérer comme un homme étranger à votre famille, et ne pas mépriser mon offre!»
Après ces mots, Pe-Ya présenta l'argent au vieillard, et s'inclina devant lui jusqu'à terre en fondant en larmes; le père de Tse-Ky répondit à ce salut et remercia en pleurant aussi. La moitié du jour s'était passée en épanchements prolongés, quand ils se séparèrent.
Telle est l'histoire de Yu-Pe-Ya, qui brisa son luth en disant adieu à son ami; plus tard on a composé à cette occasion les vers suivants;
Le lien de l'affection est puissant, l'amitié a de généreux
efforts.
Parmi les lettrés, qui pourra rappeler l'exemple de Tchong-Tse
qui connut Pe-Ya par la voix de son luth?
Si Pe-Ya n'eût pas passé à la postérité, Tse-Ky fût resté
dans l'oubli;
Mais à cause de lui, après bien des siècles, on parle encore
du luth brisé.
[1] Vers 690 avant J.-C.