Quand il entendit ces paroles, Pe-Ya fut prêt à défaillir, des larmes s'échappèrent en torrents de ses yeux, il poussa un grand cri, et comme si les pics des montagnes se fussent, à droite et à gauche, renversés avec fracas, il s'évanouit et roula à terre. Surpris et effrayé, le vieillard arrêta ses pleurs, et soutenant Pe-Ya, il demanda au petit domestique quel personnage était son maître!—L'enfant se pencha et dit à l'oreille du vieillard: «C'est le seigneur Yu-Pe-Ya lui-même!
—Quoi! c'est le seigneur Pe-Ya, reprit vivement le vieux paysan, c'est l'ami de mon pauvre fils!» Puis il le releva, et celui-ci après avoir recouvré ses sens, resta assis sur la terre; il était suffoqué par la douleur, il frappait sa poitrine, et dans l'excès de son chagrin il s'écria: «Mon sage frère, la nuit dernière quand je jetai l'ancre, je t'accusais d'avoir manqué à ta parole: j'ignorais que tu n'étais plus qu'un esprit habitant au bord des neuf fontaines! Tu avais un talent si supérieur: pourquoi n'avoir pas vécu plus long-temps!»
Le père de Tse-Ky avait suspendu le cours de ses larmes, et quand Pe-Ya eut ainsi exprimé son chagrin, il se leva, et salua le vieillard avec la plus grande politesse, en disant: «Oserais-je donner au vénérable Tchong mon propre nom, pour perpétuer ainsi le lien de fraternité qui munissait à son fils?»—Puis interpellant alors le vieux paysan du nom de Lao-Pe, il lui demanda si le corps de son cher fils était encore dans son cercueil à la maison, ou si déjà on l'avait déposé hors de la ville, dans le cimetière.
—Ce que j'ai à vous dire sur la dernière heure de mon enfant, répondit le vieillard, ne saurait s'exprimer en peu de mots. J'étais avec sa pauvre mère, assis au chevet de son lit, lorsqu'il nous donna, avant d'expirer, les recommandations suivantes. Vivre long-temps ou mourir jeune, cela dépend du ciel; votre fils va mourir sans pouvoir remplir envers vous les devoirs d'un enfant pieux. Quand il aura rendu le dernier soupir, enterrez-le, il vous en supplie, sur les bords du Kiang, auprès du mont Niao-Ngan, afin que soit accomplie la promesse qu'il a faite naguère au seigneur Pe-Ya.—Et moi, je n'ai pas voulu mépriser les dernières volontés de mon fils: à gauche du sentier par lequel vous êtes venu, seigneur, il y a un petit tertre fraîchement élevé, et c'est sous son abri que repose Tchong-Tse-Ky. Aujourd'hui, voici le centième jour qui s'écoule depuis sa mort, j'avais pris quelques feuilles de papier doré, pour aller les brûler sur sa tombe, quand j'ai rencontré, par hasard, votre Seigneurie.
—Et bien! reprit Pe-Ya, je vous accompagnerai, mon père, je veux aller me prosterner devant le tombeau.—Puis il dit à son petit serviteur de prendre à son bras le panier que portait le vieillard, qui chemina en avant appuyé sur son bâton, pour montrer la route; derrière lui marchait le seigneur Pe-Ya, et le domestique fermait le cortège.
Tous trois ils revinrent à l'entrée de la vallée: là s'offrit à leurs regards un amas de terre fraîchement remuée, à la gauche du chemin (à gauche puisqu'ils retournaient). Pe-Ya fit un salut cérémonieux, et dit: «Mon sage frère, sur la terre vous étiez un homme éminent par vos talents et votre génie, après votre mort vous devez être un esprit immortel qui peut manifester sa puissance par des prodiges. Votre humble frère vous salue. C'est avec une sincère affection qu'il vous dit un éternel adieu.»—A ces mots la voix lui manqua, et il éclata en sanglots avec une telle violence qu'il toucha et émut les montagnes voisines. Les gens des environs sans distinction, voyageurs ou habitants, ceux qui se trouvaient éloignés comme les plus proches voisins, furent saisis de tristesse; au bruit de ses plaintes, tous accoururent pour savoir la cause de cette scène inattendue, et quand ils surent que c'était un grand dignitaire de la cour qui présentait des offrandes sur la tombe de Tse-Ky, ils se pressèrent à l'envi autour du tertre funèbre, pour être témoins de ce spectacle.
Cependant Pe-Ya ne voulait point se borner à ces cérémonies, il eût cru n'avoir pas obéi aux impulsions de son cœur: il se fit donc apporter l'instrument de musique, le plaça devant lui sur le banc de pierre qui couvrait le corps de son ami, et s'asseyant les jambes croisées devant le tertre funéraire, il joua un air tandis que les larmes coulaient sur ses joues. Tous ceux qui étaient présents eurent à peine entendu les sons aigus et vibrants du kin, qu'ils battirent des mains et se dispersèrent avec des éclats de rire.
«Digne vieillard, demanda Pe-Ya fort surpris, pendant que je consolais par ces notes l'ame de votre noble fils, j'étais en proie à la plus profonde douleur; pourquoi donc tous ces gens se sont-ils retirés en riant?—Ce sont des paysans qui n'entendent rien à la musique; les sons de votre luth leur ont semblé ceux d'un instrument qui exprime la joie, et voilà la cause de leur gaîté subite!—Puisqu'il en est ainsi, reprit Pe-Ya, je demanderai à mon noble père si lui-même est versé dans la connaissance de cet art?—Dans ma jeunesse, répondit le vieillard, je m'y suis beaucoup exercé, mais désormais me voilà bien âgé, j'ai passé 60 ans, mes organes s'émoussent, et mon cœur obscurci n'est plus capable de discerner clairement ce qui le toucherait.
—A l'instant même, continua Pe-Ya, j'ai improvisé quelques strophes destinées à consoler votre cher fils dans sa tombe, je vais vous les réciter, prêtez l'oreille.»
Le vieillard témoigna un grand désir d'entendre ces vers, et Pe-Ya répéta les lignes suivantes: