Enfin, après une assez longue attente, il se dit à lui-même: «Je comprends maintenant.... Sur les bords de ce grand fleuve Kiang, il passe tant de bateaux, et puis celui qui m'amène aujourd'hui n'est pas le même que celui de l'an dernier. Ainsi, comment mon jeune frère m'aurait-il reconnu? Puisque l'an dernier c'est la voix du luth qui a été émouvoir le cœur de l'ami qui m'a connu par les sons, cette nuit donc je vais jouer un air afin que mon frère l'entende, et il ne manquera pas de se présenter au rendez-vous.» Aussitôt il demanda qu'on dressât le luth sur la table à la proue du baleau; les parfums furent jetés dans la cassolette, le siège fut préparé, et Pe-Ya tirant l'instrument de son enveloppe se mit à l'accorder; mais les sons qu'il rendait étaient sombres et sans éclat, et la corde du sol vibrait avec un accent de douleur.
Pe-Ya ne voulut pas jouer davantage. «Puisque cette corde rend un son si lugubre, songea-t-il en soupirant, c'est que dans la maison de mon jeune frère, il y a du deuil! L'an dernier, je me rappelle, il a parlé de ses parents qui sont fort âgés: si ce n'est son père, peut-être ce sera sa vieille mère qu'il a perdue; lui d'ailleurs est si plein de piété filiale! il faut avant tout peser les circonstances: me manquer de parole, ce serait une bagatelle, et cela ne vaut-il pas bien mieux que de ne pas rendre à des parents les devoirs promis! Sans aucun doute les choses se sont passées ainsi, et voilà pourquoi Tse-Ky n'est pas venu. Oh! qu'il me tarde de voir arriver le jour, pour aller moi-même sur le rivage m'informer de mon frère.»
Là-dessus, Pe-Ya fit ramasser l'instrument, et lui-même il descendit dans la cabine pour dormir en attendant le jour, mais de toute la nuit il ne put fermer l'œil; il appelait l'aurore de tous ses vœux et l'aurore ne venait pas, il souhaitait le jour et les ténèbres ne se dissipaient pas. Peu à peu la lune, en se retirant, fit changer l'ombre du treillis de la porte, et avec le jour, parut le pic de la montagne. Bien vile Pe-Ya se lève et fait sa toilette; il s'enveloppe la tête dune étoffe de soie, prend des vêtements commodes, et sans autre suite que son petit domestique, qui portait l'instrument, il débarque après s'être muni d'environ vingt-cinq onces d'or. «Car, pensait-il, si mon frère garde le deuil, ce petit présent pourra lui être utile pour les frais des cérémonies funèbres.»
Descendu sur le rivage, il s'avance d'un pas lent et grave dans la direction du mont Niao-Ngan, et à peine avait-il marché pendant dix lys, qu'il débouche dans une vallée, et là il fit halte.—«Seigneur, demande alors le domestique, pourquoi s'arrêter?—Ici la montagne se divise, répondit Pe-Ya, une partie va vers le sud, l'autre vers le nord; une route suit la direction de l'est, une seconde celle du couchant: ainsi cette double montagne forme une double vallée, qui présente aussi deux grands chemins. Or, comment savoir lequel conduit au village de Tsy-Hien? il faut donc attendre qu'il passe quelqu'un qui connaisse la route, nous l'interrogerons, et sur sa réponse, nous pourrons continuer notre marche.»
Le maître se reposa donc un peu sur une pierre, tandis que le petit domestique restait debout derrière lui. Mais bientôt par la grande route qui s'ouvrait sur la droite, arriva un vieillard dont la barbe pendait comme des fils de jade, et les cheveux flottaient pareils à un tissu d'argent. Sa tête est couverte d'un bonnet d'écorce, ses vêtements sont ceux d'un campagnard; sa main droite s'appuie sur un bâton de rotin, à son bras gauche est suspendu un panier de bambou; il s'avance à pas lents.
A sa vue, Pe-Ya rajuste ses habits et s'avance pour le saluer avec respect; mais sans se troubler, sans se presser, le vieillard dépose à terre son panier avec la plus grande aisance et levant le bâton de ses deux mains, il s'incline à son tour, en disant: «Docteur, que daignez-vous ordonner?—Il y a ici deux routes, répondit Pe-Ya, et je désirerais savoir de vous laquelle conduit au village de Tsy-Hien.—Toutes les deux y conduisent, reprit le vieillard; celle de droite mène à la partie haute, et celle de gauche à la partie basse du village. On compte trente lys de distance; quand vous serez sorti de la vallée dans laquelle vous marchez maintenant! vous vous trouverez à moitié route. Par l'est, il y a quinze lys, et quinze aussi, par la route de l'ouest; mais je ne sais dans laquelle des deux parties du village, votre Seigneurie veut aller?»
Pe-Ya resta silencieux; au lieu de répondre, il songeait avec étonnement que son jeune frère, homme plein de tact et d'intelligence, lui avait indiqué sa demeure d'une manière bien peu précise. «Au jour où nous nous sommes vus, dit-il en lui-même, tu savais bien qu'il y avait deux villages distincts portant le nom de Tsy-Hien!... Est-ce celui d'en haut, est-ce celui d'en bas?... Pourquoi ne pas s'être mieux expliqué!» Et Pe-Ya restait dans une grande indécision.
«Docteur, reprit alors le vieillard, je vous vois plongé dans des réflexions profondes; cependant quelle que soit la route que vous adoptiez, peu importe, car il n'y a aucun intervalle entre ces deux villages, qui portent tous les deux la même dénomination. Je puis vous assurer, docteur, qu'il n'y a pas de danger que vous cherchiez long-temps.
—Eh bien! à la bonne heure,» dit Pe-Ya. Et le vieillard reprit: «Ces deux villages ensemble consistent en une vingtaine de maisons de paysans. Nous autres habitants nous vivons tous ici dans la retraite, fuyant les bruits du monde. Moi-même j'ai demeuré bien des années dans la montagne, et voilà trente ans que j'habite ces lieux. Il n'y a personne qui ne soit mon parent, pas une de ces fermes qui ne soit habitée par quelqu'un de ma famille, ou tout au moins quelqu'un de mes amis. Sans doute aussi, docteur, vous allez dans ce village pour vous informer d'une personne de votre connaissance: si vous voulez bien me dire ses noms, il est sûr que je connaîtrai sa demeure.—Je désirerais aller à la ferme d'un individu nommé Tchong, dit Pe-Ya.—Quoi! interrompit le vieillard, vous allez chez Tchong? Et qui voulez-vous voir dans cette maison?—Tse-Ky, répondit Pe-Ya.»
A ce nom de Tse-Ky, la vue du vieillard se troubla, des larmes commencèrent à couler de ses yeux, il se mit à gémir, à sangloter, et d'une voix étouffée par la douleur, il s'écria: «Tse-Ky-Tchong, c'était mon fils!... L'an dernier, à pareil jour, il était allé couper du bois, et revenait vers le soir quand il rencontra le seigneur Pe-Ya, haut fonctionnaire de la cour du roi de Tsin: tout en conversant, ils se prirent d'amitié, et au moment de se séparer, le seigneur Pe donna à mon fils deux lingots d'or avec lesquels celui-ci acheta des livres, et se plongea dans l'étude. Moi, vieillard ignorant et dénué de connaissances, je ne sus pas l'en empêcher. Le matin il allait couper le bois et revenait bien chargé, le soir il lisait, et se fatiguait par un travail opiniâtre: ses forces ne tardèrent pas à faiblir, il devint languissant et tomba malade d'épuisement; puis au bout de quelques mois, il mourut....»