A ces mots des larmes sortirent des yeux du bûcheron et coulèrent goutte à goutte dans sa coupe; cependant quand il eut avalé d'un trait le vin que lui avait présenté Pe-Ya, il lui renouvela ses adieux avec respect.

Tous les deux étaient déjà unis par le lien d'une amitié solide et indélébile; alors Pe-Ya prenant la parole, dit à son hôte: «Je n'ai pu vous exprimer tous mes sentiments, eh bien! je suis décidé à retenir près de moi mon sage frère cadet, afin de voyager quelques jours dans sa compagnie: cette proposition est-elle acceptée?—Hélas! répondit Tse-Ky, il n'est rien que je ne fisse pour me conformer à votre volonté, mais ... tant que mon vieux père et ma vieille mère sont vivants, je ne puis m'absenter pour un long voyage!—Eh bien! ajouta Pe-Ya, puisque vos nobles parents sont dans votre illustre demeure, allez leur demander la permission de venir rendre une visite à votre frère indigne dans le pays de Tsin. De cette manière, vous pourrez exécuter ce voyage, puisqu'alors, ainsi que l'ordonne le livre des rites, vous aurez fait connaître à vos parents le lieu où vous allez.

—Je n'ose promettre légèrement, reprit le bûcheron, ni m'exposer à manquer de fidélité, selon les expressions de Lao-Tse; par un engagement téméraire je serais lié. Il me faut donc avant tout demander la permission à mes vieux parents; mais au cas où ils ne m'accorderaient pas ma demande, mon sage aîné pourrait m'attendre en vain à une si grande distance, et ce serait de la part de votre jeune frère un plus grand crime encore!—Vos paroles pleines de sens, répondit Pe-Ya, sont celles d'un sage de la plus haute vertu. L'année prochaine je reviendrai vous voir.—A quelle époque de cette prochaine année dois-je attendre l'honorable arrivée de mon sage ami?—Ecoutez, répondit Pe-Ya en comptant sur ses doigts, c'est ce matin même qu'a commencé la 2.e division de l'automne; ce jour va être le seizième du huitième mois: à cette même époque je reviendrai vous rendre ma visite. Si, passé la seconde quinzaine, vous attendez en vain jusqu'à la moitié du troisième mois d'automne l'accomplissement de mes promesses, ne me tenez plus pour un sage.»

Puis il recommanda à son domestique de bien se rappeler le nom du lieu où habitait son ami Tchong-Tse et le jour fixé pour le rendez-vous, et l'écrivit lui-même sur un portefeuille. «Puisque la chose demeure ainsi arrangée, ajouta le bûcheron, je serai au jour fixé sur le bord du fleuve Kiang à vous attendre avec respect, ne craignez pas que j'y manque. Mais l'aurore paraît déjà, et il faut que je prenne congé de mon frère.»

Pe-Ya le pria d'attendre quelques minutes encore. Il chargea son domestique d'atteindre de ses coffres deux lingots d'or, et sans prendre la peine de les envelopper, il les présenta de chaque main à son ami, en lui disant: «Ces deux petits présents pourraient-ils, faute de mieux, avoir le bonheur d'être acceptés volontiers de vos honorables parents? Deux membres de la famille des lettrés, unis comme la chair et les os, comme les fils d'une même mère, ne doivent pas dédaigner de faibles présents!»

Le bûcheron n'osait refuser; toutefois en recevant ces cadeaux il fit un profond salut d'adieu, et prit congé. En sortant de la cabine il parvint à arrêter ses larmes, ressaisit le bâton laissé à la porte, jeta sur son épaule les vêtements de travail et suspendit de nouveau la hache à sa ceinture, puis s'aidant de la main, il sauta sur la rive: Pe-Ya l'avait conduit jusqu'à la proue du bateau, et là ils se séparèrent les yeux humides.

Nous laisserons Tse-Ky retourner dans sa maison, et nous continuerons de suivre Pe-Ya, qui à l'heure convenue fit voile pour continuer son voyage d'agrément. Il n'avait plus de goût pour admirer les fleuves et les montagnes, la tristesse était dans son cœur, et son esprit restait occupé du souvenir de l'ami qui l'avait connu par le son du luth. Après quelques jours de route par eau il quitta ses bateaux et continua de voyager par terre. Dans les lieux où il passait, comme on savait que le seigneur Pe-Ya était un grand dignitaire du roi de Tsin, on se gardait bien de manquer de prévenance. On envoya donc au-devant de lui un char sur lequel il fit son entrée dans la ville capitale: là, l'envoyé rendit compte de sa mission au souverain.

Cependant le temps passe avec rapidité: l'automne, l'hiver s'étaient succédé; le printemps s'écoula aussi et l'été arriva. Toujours plein d'affection pour son ami de la montagne, Pe-Ya n'était pas un jour sans songer à lui: voyant donc la seconde moitié de l'automne approcher, il demanda au roi de Tsin un congé pour retourner dans les provinces. Cette permission lui fut accordée; et aussitôt le seigneur Pe-Ya, disposant ses bagages, partit pour recommencer la même tournée. Il fit route en suivant le cours du fleuve, et la voile était à peine hissée qu'il recommanda au patron du bateau de venir l'avertir quand on serait arrivé au lieu où l'on jette l'ancre.

Le hasard voulut que, précisément à la nuit du quinzième jour de l'automne, le maître de la barque vint annoncer dans la cabine qu'on était à une toute petite distance du mont Niao-Ngan. En effet, il sembla bien à Pe-Ya reconnaître le lieu où l'année précédente il avait eu l'entrevue avec le bûcheron; il donna donc l'ordre d'arrêter le bateau, et les mariniers laissant tomber dans l'eau les griffes de l'ancre, la barque fut amarrée le long du rivage.

La nuit était claire et sereine, la lune jetait furtivement à travers la cabine une lumière éclatante qui perçait le rouge treillis placé devant la porte. Pe-Ya ordonna à son domestique de rouler le store de bambou, et sortant lui-même hors de la chambre, il alla se placer sur la proue du bateau. Là, il se mit à contempler la constellation de la grande ourse, le fond des eaux, la voûte des cieux, et toute cette vaste immensité était lumineuse comme un jour brillant. Alors lui revint en mémoire la rencontre de l'année précédente, la pluie soudainement arrêtée, la lune répandant sa clarté; or, cette même nuit se reproduisait: c'était la dernière de la deuxième quinzaine du mois, époque du rendez-vous. Pe-Ya, les yeux fixés sur le rivage, s'étonnait de ce que rien ne trahissait la présence de l'ami attendu ... aurait-il donc manqué à sa promesse?