Le bûcheron répondit: «Les vers disent: Ce que les autres hommes ont dans la pensée, moi je le pèse et l'examine.—Si sa Seigneurie veut bien, pour essayer, jouer un petit air, je pourrai hasarder quelques conjectures, résultat de mes réflexions; si je ne devine pas juste, le grand homme voudra bien ne pas s'en offenser.»

Là-dessus, Pe-Ya rajusta la corde brisée, et après qu'il eut réfléchi profondément pendant quelques instants, ses pensées prirent leur vol vers les hautes montagnes; à peine avait-il touché son luth que le bûcheron s'écria avec enthousiasme: «Quelle beauté! quelle immensité! les pensées du grand homme se portent sur les montagnes élevées.»—Pe-Ya ne répondit rien, mais il crut avoir devant lui un immortel; puis il fit de nouveau résonner son luth: cette fois, il laissait voguer sa pensée au gré des eaux. Mais l'étranger s'écria de nouveau avec admiration: «Quelle beauté! quelle vaste étendue! vos pensées se portent sur le courant des fleuves.» Et par ces deux phrases il avait deviné ce qui occupait le cœur de Pe-Ya[8].

Or, celui-ci était tout stupéfait: il laissa là son luth, et, saluant le bûcheron avec toutes les politesses qu'on doit à son hôte, il lui dit à plusieurs reprises: «J'ai manqué d'égards, j'ai manqué de respect au noble étranger. Dans la pierre se cachait un jade précieux! En jugeant d'après les dehors d'un homme, ne s'expose-t-on pas à méconnaître le plus sage docteur de l'Empire! Maître, quels sont les nobles noms de votre Seigneurie?

—Tchong est celui de ma famille, répondit le bûcheron en s'inclinant, et mon petit nom est Tse-Ky.» A ces mots l'envoyé du roi de Tsin joignit ses mains et les rapprocha de sa poitrine en répétant les noms de son hôte qui, à son tour, fit les mêmes questions avec les mêmes cérémonieuses politesses. Ensuite Pe-Ya mit le bûcheron à la place d'honneur et s'assit lui-même à la seconde; bien vite il ordonna aux domestiques de servir le thé; après le thé il fit apporter le vin, on remplit la coupe, et alors le magistrat dit à son hôte: «Mon intention en vous offrant ce verre est d'entrer en conversation avec vous, daignez, je vous en conjure, ne pas vous formaliser d'un si grossier accueil.»

Le bûcheron se tut par politesse; mais les domestiques avaient enlevé le kin, et les deux amateurs de musique, assis à la table, se mirent à boire quelques gouttes de vin. Ce fut encore Pe-Ya qui rompit le silence. «Maître, demanda-t-il, votre accent est bien celui des habitants de Tsou, mais j'ignore en quel lieu est votre noble demeure.—Tout près d'ici, répondit le bûcheron Tse-Ky, dans la montagne Niao-Ngan, au village de Tsy-Hien: c'est là qu'est ma pauvre maison.—Bien, reprit Pe-Ya, en hochant la tête, l'endroit que vous habitez est en vérité un village abondant en sages (Tsy-Hien)! mais, dites-moi, quelle est votre profession?—Je coupe du bois dans la forêt pour gagner ma vie.—Docteur Tse-Ky, s'écria de nouveau Pe-Ya, avec un sourire, l'humble magistrat ne devrait pas parler de choses qui sont au-dessus de sa sphère; mais doué d'autant de connaissances que vous l'êtes, docteur, comment ne cherchez-vous pas à obtenir une renommée, récompense des services que vous pouvez rendre? pourquoi ne cherchez-vous pas à vous élever aux rangs qui donnent accès dans le palais impérial, et à écrire vos noms sur des pages qui le fassent passer à la postérité? Sacrifier ainsi son goût au milieu des forêts et des ruisseaux, confondre ses traces avec celles des bûcherons et des bergers, c'est s'exposer à pourrir avec le tronc des arbres: j'ose désapprouver votre conduite, docteur.—Seigneur, répondit le bûcheron, je ne vous cacherai pas la vérité. J'ai chez moi de vieux parents qui n'ont point d'autre soutien que moi, car je n'ai pas de frère; ainsi il faut que j'aille exercer ma profession pour subvenir à leurs besoins quotidiens, et cela jusqu'à la fin de leur vie. Quand je devrais être élevé à l'une des trois grandes dignités de l'Empire, je ne changerais pas cette gloire pour le soin de chaque jour. Un tel exemple de piété filiale est assurément plus rare encore que les talents qui vous distinguent! dit Pe-Ya.» Puis tous les deux se mirent à vider quelques verres.

Le bûcheron ne s'était pas plus ému de ces faveurs qu'il ne s'était choqué des fiertés du grand seigneur, et comme l'estime que celui-ci avait conçue pour son hôte s'était beaucoup accrue: «Docteur, lui demanda-t-il encore, combien comptez-vous de printemps?—Déjà j'en ai laissé passer vingt-sept.—Je suis l'ainé de dix ans, reprit Pe-Ya; si le docteur Tse-Ky ne refusait pas de cimenter notre liaison par le titre de frères, je pourrais ainsi n'être point ingrat envers celui qui a conquis mon amitié en appréciant la musique!—Grand homme, objecta le bûcheron, vous vous laissez égarer.—N'avez-vous pas à la cour un nom et des titres, tandis que le coupeur de bois Tse-Ky n'est qu'un pauvre villageois d'une obscure campagne! Il y aurait pour lui de l'audace à s'élever si haut, et pour vous du déshonneur à vous abaisser si bas!—Ecoutez, ajouta Pe-Ya: des gens qui se connaissent à demi, il y en a plein l'Empire, mais des amis de cœur, le nombre en est borné; d'ailleurs si l'humble magistrat, faible grain de poussière chassé par le vent, pouvait lier amitié avec un sage distingué comme vous, il s'en féliciterait mille fois le reste de ses jours: si parce que vous êtes pauvre et d'une humble naissance, vous avez du mépris pour la fortune et la noblesse, quel homme est donc Pe-Ya à vos yeux?»

Aussitôt il ordonna à son serviteur de ranimer le feu de la cassolette, et d'y jeter de nouveau des parfums précieux; puis au milieu de la cabine, il fit huit salutations profondes devant le bûcheron qui les lui rendit: Pe-Ya étant plus âgé prit le titre de frère aîné, celui de frère cadet appartint à Tse-Ky, comme le plus jeune des deux. Du jour où deux personnages se sont unis par le lien de fraternité, pendant toute leur vie, jusqu'à la mort, cette intimité ne doit pas se démentir. Après ces cérémonies, Pe-Ya demanda le vin chaud, et ils en burent encore une coupe.

Le bûcheron céda donc la place d'honneur à son frère aîné, et sur ses instances Pe-Ya reporta au haut de la table son verre et ses bâtonnets. Déjà tous familiarisés par cette appellation amicale, ils causèrent à cœur ouvert, et cependant d'après l'ordre qu'imposait la différence d'âge. Car, on dit avec raison:

Quand on reçoit un hôte avec lequel on sympathise, les
sentiments de l'affection s'expriment sans réserve,
Et l'ami qui vous a connu par l'effet des sons écoute vos
paroles long-temps et avec une oreille favorable.

Ainsi donc ils causaient et discutaient bien et beaucoup, lorsque la lune pâlit, les étoiles diminuèrent peu à peu, et du côté de l'est parut une blanche lumière. Les mariniers se mirent à préparer les cordages des mâts et à faire toutes les dispositions pour mettre à la voile. Tse-Ky se leva donc pour prendre congé de son hôte. Mais le grand seigneur remplit une coupe, la donna au bûcheron, et saisissant sa main, il lui dit avec un soupir: «Mon sage frère cadet, pourquoi notre visite amicale s'est-elle tant prolongée? Pourquoi se séparer si tôt!»