Laissant donc de côté l'étiquette d'usage vis-à-vis d'un étranger, Pe-Ya dit à l'inconnu d'un ton sec: «Asseyez-vous, nous aurons le temps de savoir nos noms dans le courant de la conversation[4]».

Celui-ci ne laissa point paraître d'humilité dans ses manières, il s'assit avec une noble aisance; et Pe-Ya, s'empêcher d'être un peu choqué de ces manières; il ne lui demanda donc point ses noms et prénoms, et se dispensa aussi de faire servir le thé. Enfin, depuis quelques minutes le bûcheron était assis et ne disait rien, lorsque Pe-Ya demanda, avec quelque surprise: «Est-ce bien vous qui tout à l'heure avez du haut du rivage écouté en connaisseur les sons de mon luth?»

Le bûcheron n'articula aucune réponse. «Puisque vous êtes amateur, reprit Pe-Ya, je vous demanderai (et vous devez le savoir) dans quel lieu le luth a pris naissance, quel en est l'inventeur, et quelles sont les ressources et les beautés de cet instrument?»

Or, comme il faisait ces questions, le patron du bateau vint annoncer que le vent prenait une direction favorable. «La lune, ajoutait-il, jette une clarté pareille à celle du jour; il faut mettre à la voile.»

Pe-Ya était d'avis qu'on attendît un peu, et le bûcheron prit enfin la parole. «Grand homme, dit-il, vous avez daigné interroger le pauvre habitant du désert, mais s'il répond à votre demande, la longueur de son explication peut vous causer du retard; il craint donc d'empêcher votre Seigneurie de profiler de la brise favorable.—Oh! reprit Pe-Ya en souriant, ce qu'il y a à craindre, c'est que vous n'entendiez rien à ce qui concerne cet instrument; car si vous étiez capable de me donner l'explication demandée, comme je ne suis pas maintenant dans l'exercice de mes fonctions, et qu'aucune affaire grave ne me presse, il serait fort indifférent d'apporter quelques instants de retard à mon voyage!

—Puisque vous le prenez ainsi, répondit le bûcheron, le pauvre homme va sans se gêner donner son explication en détail.—Cet instrument, c'est l'Empereur Fo-Hi[5] qui en est l'inventeur; il avait vu l'ame des cinq planètes s'abattre en volant sur l'arbre Ou-Tong; le phénix aussi aimait à y faire briller son beau plumage; or, le phénix est le roi des oiseaux, il ne se nourrit que du fruit du bambou, ne se perche que sur l'arbre Ou-Tong, ne boit qu'aux sources pures d'une eau douce. Fo-Hi connut alors que cet arbre l'emportait par ses qualités sur tous ceux de la forêt; il sut dérober l'essence subtile de ces éléments favorables à son invention, et put par leur secours obtenir des sons harmonieux. Il ordonna donc à ses gens d'abattre cet arbre; dont la hauteur était de 33 pieds, en rapport avec les 33 sphères célestes. Puis il coupa le bois en trois parties, figurant le ciel, la terre et l'homme qui sont les trois puissances primitives. Quand il frappa la première de ces trois parties, elle rendit un son trop clair: il la trouva trop légère et la mit de côté. La partie inférieure ainsi essayée rendit un son obscur, trop peu articulé: Fo-Hi la rejeta comme étant trop pesante. Enfin, il frappa la partie intermédiaire, qui produisit un son à la fois clair et grave, dans lequel les deux qualités précédentes se balançaient dans un parfait équilibre. Alors il plongea ce bois dans les eaux de la rivière et l'y laissa tremper pendant soixante-douze jours, qui correspondent aux soixante-douze heou (petites divisions de l'année); puis il le porta à l'ombre pour le faire sécher; et après avoir choisi une époque favorable et un jour heureux, il le confia aux mains d'un charpentier habile, Lieou-Tse-Ky, lequel en fit un instrument de musique. Comme il servit dans ce temps à exécuter la musique appelée Yao-Tchy, on le nomma Yao-Kin. Sa longueur fut de 3 pieds 6 pouces 1 ligne, figurant les 361 degrés du ciel; sa partie supérieure large de 8 pouces représentait les huit divisions de l'année. Les quatre saisons étaient figurées par le côté inférieur large de 4 pouces, et son épaisseur de 2 pouces seulement était un symbole du ciel et de la terre. Voici quelles sont ses diverses parties: la tête qu'on nomme le jeune immortel d'or, la ceinture qu'on appelle la jeune fille de jade, le dos désigné par le nom d'habitant des cieux. Le plus grand est dit bassin du Dragon; le plus court, étang du Phénix: tous les deux ont des chevilles de jade et des touches d'or, au nombre de douze, en harmonie avec les douze lunes de l'année, il y en a même une de plus pour représenter la lune intercalaire. Jadis, le kin portait cinq cordes, figurant à l'œil les cinq éléments, les métaux, l'eau, le bois, le feu et la terre; mais au fond et dans leur essence, ils représentaient les cinq tons de la gamme (qui portaient le nom de chacune de ces cordes). Au temps de Yu, de Yao et de Chun[6], on touchait le luth à cinq cordes pour chanter les vers de Nan-Fong (le vent du sud), qui servaient à établir le règne des lois dans l'Empire. Plus tard, Wen-Wang de la dynastie des Tcheou ayant été captif à Mey-Li, il voulut pour consoler son fils le prince Pe-Y-Kao, y ajouter une corde qui par ses sons à la fois éclatants et tristes exprimait le deuil et la douleur: on l'appela la corde de Wen-Wang, à Wou-Wang son tour ayant détrôné Cheou-Sin (le dernier Empereur de la dynastie des Chang)[7], fit refleurir la musique aux dépens de la danse; il ajouta donc encore au kin une corde qui rendait un son majestueux et brillant: on l'appela la corde de Wou-Wang. L'instrument en compta alors sept.

Or, il y a six choses que redoute le kin, sept occasions dans lesquelles on ne doit pas le faire résonner, et huit qualités éminentes qui le distinguent. Les six choses qu'il redoute, ce sont: le grand froid, la grande chaleur, le grand vent, la grande pluie, la foudre qui suit de près l'éclair, et la neige trop abondante.

Voici les sept circonstances dans lesquelles il faut s'abstenir de jouer du luth: quand on apprend une nouvelle de mort, quand on joue de la flûte dans le voisinage, quand on est accablé d'affaires qui préoccupent, quand on n'a pas purifié son corps, quand on n'a pas ses vêtements et son bonnet de cérémonie, quand on n'a pas fait brûler des parfums, et quand on ne se trouve pas à portée d'un ami qui connaît la musique.

Maintenant quelles sont les huit grandes beautés des sons de cet instrument?—Les voici: ils sont clairs, mystérieux, mélancoliques, harmonieux, vibrants, tristes, graves et étendus comme le temps et l'espace. Quand le musicien arrive en touchant le luth à ses plus beaux, à ses plus puissants effets, le tigre furieux, s'il vient à l'entendre, cesse de rugir; le singe qui se lamente, si ces accents frappent son oreille, interrompt sa plainte. Telles sont les admirables vertus de l'harmonie!

Quand il entendit ce flux de réponses qui coulait à grands flots, Pe-Ya craignit d'avoir rencontré un demi-savant qui récitait au hasard des choses apprises. «Si cet homme est ce que je pense, se dit-il à lui-même, nos relations se borneront à cet accueil un peu sans façon; cependant voyons, il faut mettre une fois encore son érudition à l'épreuve; et d'ailleurs, nous n'avons point jusqu'à ce moment décliné nos noms, je puis donc continuer sur le même pied. «Puisque vous connaissez les fondements de l'art musical, dit-il alors à haute voix, je vous ferai cette question: Au moment où Confucius jouait du luth dans sa maison, Yen-Oey qui se trouvait dehors entra, et quand le son triste et couvert de l'instrument frappa son oreille, il eut quelques soupçons que des pensées d'avidité et de meurtre traversaient l'esprit du Sage. Il en fut fort surpris et questionna Confucius qui lui répondit: Tandis que je jouais du luth, j'ai aperçu un chat qui cherchait à prendre une souris; je voulais qu'il la prît, et je craignais même qu'elle ne lui échappât. Voilà quelles étaient les pensées d'avidité et de meurtre qui traversaient mon esprit. Or, d'après ce que vous avez laissé voir dans votre explication sur les cordes et le bois de l'instrument, vous avez commencé à faire connaître les bases de la musique d'après les écoles des anciens sages; mais il s'agit d'entrer dans de plus subtiles détails. Maintenant, quand je vais toucher mon luth, pourrez-vous, à l'audition de la musique, connaître les sentiments de mon cœur?»