—Si je ne l'avais pas su, répondit l'étranger, je ne serais pas venu prêter l'oreille à vos accents. La chanson que le grand homme vient de répéter, est celle que Confucius a composée sur la mort prématurée de Yen-Oey; ces vers ont été mis en musique pour être chantés sur le kin, et les voici:
Quelle douleur! Yen-Oey est mort à la fleur de l'âge!
A cette pensée, les hommes sentent leurs cheveux blanchir.
Et comme il se contentait de sa vie misérable au fond des
rues pauvres et obscures....
»Après que vous avez eu chanté ces trois vers, la corde s'est brisée, et vous n'avez pu faire entendre le quatrième: le pauvre bûcheron se le rappelle, et le voici:
Il a pu conserver la renommée d'un sage accompli pendant
des siècles infinis.
Cette réponse causa bien de la joie à Pe-Ya. «Maître, s'écria-t-il, assurément vous êtes un lettré d'un mérite supérieur; mais il y a trop loin d'ici au rocher du rivage, et il est difficile de converser ainsi.» Là-dessus, il dit aux gens de sa suite de sauter à terre et d'aller prier le savant docteur de vouloir bien venir s'entretenir plus longuement dans la cabine.
Les ordres de Pe-Ya furent exécutés, et l'inconnu passa sur le bateau. C'était en effet un bûcheron: il portait sur sa tête un bonnet d'écorce de bambou, et sur toute sa personne des vêtements d'herbe tressée; dans sa main il tenait un bâton aiguisé, destiné à suspendre la charge de bois sur son épaule, et la hache était fixée à sa ceinture; ses pieds se cachaient dans des souliers de paille.
Les gens de la suite de Pe-Ya, qui ne savaient guère garder dans leurs paroles un ton convenable, baissèrent les yeux et se regardèrent en souriant quand le bûcheron parut devant eux. «Coupeur de bois, lui dirent-ils assez durement, descendez dans la cabine, et en vous présentant en face de notre maître, songez à frapper votre front sur le parquet; quand il vous interrogera, ayez grand soin de répondre comme il convient à un honorable magistrat.»
Mais le bûcheron était un homme de sens: «Messieurs, répondit-il, soyez un peu plus polis; attendez que j'ôte ces vêtements avant d'aller voir votre maître.» Aussitôt il enleva sa coiffure d'écorce, et il lui resta sur la tête un bonnet de toile bleue; ses vêtements grossiers étant quittés, son corps n'était plus revêtu que d'une courte tunique de toile de la même couleur, qui couvrait ses épaules, se liait à la ceinture et descendait à peine aussi bas que l'exigeait la bienséance. Ensuite, sans se presser, sans se troubler, il prit le bonnet et les habits d'écorce, le bâton pointu et la hache, puis il déposa tout cela à la porte de la cabine; enfin, il quitta ses souliers de paille, en essuya la boue, et les remit à ses pieds. Après ces dispositions il entra dans la chambre de Pe-Ya. Dans cette cabine destinée à un magistrat, les lampes et les bougies jetaient un vif éclat tout autour du siège où l'envoyé de Tsou était assis.
Le bûcheron approcha les mains de sa poitrine en faisant un long salut, et sans se mettre à genoux il dit: «Grand homme, je vous présente mes civilités.» Or Pe-Ya appartenait aux premières familles du pays de Tsou, et dans ce moment il se trouvait face à face avec un pauvre bûcheron en habits de toile! s'il se levait de son siège pour lui rendre son salut, peut-être par cette condescendance il déshonorait le corps des magistrats; et cependant, puisqu'il avait appelé le bûcheron dans sa cabine, il ne pouvait pas raisonnablement le renvoyer.
Ne sachant trop quel parti prendre, Pe-Ya fit un léger salut de la main à son hôte inconnu. «Mon sage ami, répondit-il, vous êtes dispensé de tout cérémonial.» Puis il ordonna d'apporter un siège; et le domestique dressa un petit banc à l'extrémité de la table.