Si vous voulez voir des prodiges et entendre des merveilles,
Ne vous inquiétez pas si les montagnes sont distantes et les
rivières éloignées!

Doué de tous les talents qu'éveille une brillante imagination, Pe-Ya jouissait à cœur ouvert des belles scènes que lui offraient les monts et les fleuves. Il mit donc à la voile t fendit au loin les vagues transparentes et azurées, et contempla, sans pouvoir les épuiser toutes, les montagnes lointaines entassant leurs pics d'un bleu sombre, et les rivières aux ondes calmes et limpides. Bientôt les bateaux arrivèrent à l'embouchure du fleuve Kiang, dans le Han-Yang: on était alors au quinzième jour du huitième mois, à la deuxième division de l'automne[3]. Tout à coup, au milieu de la nuit, il s'éleva un vent terrible et les vagues se mirent à croître; la pluie tombait à torrents: dans l'impossibilité de continuer la route, le patron des bateaux fit porter une ancre sur le rivage.

Cependant la brise ne tarda guère à s'adoucir, les flots s'apaisèrent, la pluie cessa, et les nuages entrouverts laissèrent voir le ciel; puis alors parut le disque de la lune, et comme cela arrive après la pluie, son éclat paraissait doublé. Assis tout seul dans la cabine, Pe-Ya était triste et ennuyé. Il ordonna donc à son domestique de brûler des parfums dans une cassolette, pendant que lui-même il prendrait son luth pour en tirer quelques notes, et ramener le calme dans son esprit.

Le domestique ayant allumé le feu et brûlé les parfums, apporta le luth dans son étui et le déposa sur la table devant son maître. Pe-Ya ouvrit la boîte et prit l'instrument; puis il le mit d'accord, et essaya de jouer un air: mais il n'avait pas achevé son premier couplet, que les notes sortirent péniblement sous ses doigts, et une des cordes du luth se brisa.

Fort surpris de cet incident, Pe-Ya envoya demander au patron du bateau quelle était la nature du pays dans lequel ils se trouvaient. «Le vent et la pluie d'hier, répondit le marinier, nous ont forcés de jeter l'ancre au pied d'une montagne; elle paraît, à la vérité, couverte d'herbes et bien boisée, mais on n'y voit aucune habitation.»

L'étonnement de Pe-Ya redoubla. «Cette montagne, pensa-t-il, est déserte et inhabitée; si j'étais près d'une ville ou d'une campagne bien peuplée, je pourrais supposer qu'un homme instruit, connaisseur en musique, a entendu furtivement les accents de mon luth, et ce serait la cause de la langueur des notes et de la rupture subite de la corde; or, ici, au pied de cette colline solitaire, peut-il y avoir un être qui connaisse et comprenne cet instrument? non.—Voici ce que c'est. Il me vient à l'esprit que peut-être est-ce un ennemi qui envoie un bandit pour m'attaquer; peut-être est-ce un voleur qui attend l'heure avancée de cette nuit d'orage, pour se glisser dans le bateau et me dévaliser.—Eh bien! il faut que j'appelle mes hommes et que j'aille avec eux faire une tournée au bord du fleuve: s'il n'y a rien sous l'ombre des saules, sur la plage solitaire, assurément il y aura quelqu'un parmi les touffes épaisses des roseaux.»

Les domestiques s'empressèrent d'obéir, et ils appelèrent les hommes des équipages; tous montèrent de compagnie sur la rive, et bientôt du haut des rochers une voix humaine se fit entendre qui disait: «O vous, seigneur qui êtes dans le bateau, dissipez vos inquiétudes, car l'humble habitant de la rive n'a rien dans ses mœurs qui le rapproche des brigands: il est bûcheron, et il retourne au soir vers sa cabane après avoir coupé son bois. Au moment où la pluie tombait avec violence, où l'ouragan se déchaînait, il n'a pu trouver un abri, et comme il s'était avancé sur un escarpement de la montagne, là, il a écouté les vers harmonieux du Sage, et s'est arrêté quelque temps à juger les sons du luth.

—Quoi! répondit en riant Pe-Ya, l'homme qui coupe du bois dans la montagne ose prononcer ces mots: juger les sons du luth!—Mais enfin, que cela soit vrai ou faux, peu m'importe! Vous autres, dites-lui de se retirer.»

—Or l'inconnu ne se retira pas, et du haut du rivage il répondit d'une voix ferme: «Le seigneur du bateau a prononcé des paroles erronnées. Ne sait-il donc pas que la sincérité habite dans les hameaux, et que s'il y a un sage dans la maison, un autre sage ne tarde pas à se montrer à la porte. O grand homme! si, au milieu du désert et de la montagne qui excitent votre mépris, il n'y avait pas eu un homme capable d'apprécier vos accents, eh bien! au milieu de cette nuit silencieuse, au pied de ces rochers déserts, vous ne deviez pas vous arrêter à faire résonner votre luth.»

Ces expressions n'avaient rien de vulgaire, et quand il les entendit, Pe-Ya pensa que sans doute c'était un véritable connaisseur dont jusqu'alors il avait ignoré l'existence. Son premier soin fut d'empêcher ses gens de parler malhonnêtement à l'inconnu; lui-même il revint à la porte de la cabine, sa colère s'était changée en joie, et s'adressant au bûcheron, il lui dit: «O toi, sage qui habites la rive, puisque tu es vraiment un amateur instruit, tu t'es arrêté assez long-temps pour savoir quelle est la chanson que je chantais tout à l'heure en m'accompagnant.