NOUVELLE HISTORIQUE.


On parle beaucoup dans le monde de la généreuse amitié
de Pao et de Cho;
Mais quel homme apprécie dignement le luth de Pe-Ya!
Aujourd'hui que les amis n'ont plus l'un pour l'autre que
des sentiments de haine,
On traverserait en vain les lacs et les mers pour rencontrer
un cœur sincère.

Parmi les plus beaux exemples d'une amitié généreuse dont l'histoire a gardé la mémoire depuis les temps antiques, il n'en est pas de plus célèbre que celui de Kwan et de Pao. Ce sont Kwan-Y-Ou et Pao-Cho-Ya. Ces deux personnages, contemporains du roi Tchoang-Wang, de la dynastie des Tcheou[1], s'étaient associés pour faire du commerce, et ils gagnaient beaucoup d'argent; quand venait le temps de partager le bénéfice, Kwan se servait lui-même très largement, mais Pao-Cho ne le traitait point pour cela d'homme avide et insatiable: il savait que son ami avait une pauvre famille à soutenir. Plus tard, pendant les révolutions qui désolèrent l'Empire, Kwan ayant été fait prisonnier, son ancien compagnon Pao-Cho le sauva, et fit de lui un si grand éloge au roi de Tsy, que ce prince le nomma aux fonctions de ministre. Deux individus qui se donnent de telles marques d'affection, sont vraiment ce qu'on peut appeler des amis; mais dans l'amitié il y a des degrés, des nuances désignées par des qualifications diverses. Ainsi quand deux personnes sont unies par le lien d'une reconnaissance mutuelle, on les désigne par l'expression tchy-ki, c'est-à-dire, qui vous connaît à fond. Deux amis qui sentent l'un pour l'autre une grande sympathie, sont appelés tchy-sin, intimes de cœur. Si c'est simplement le son de la voix ou de la musique qui détermine deux personnes à se porter de l'affection, cela s'appelle tchy-yn, se connaître par l'effet des sons. Cependant ceux qui sont liés de cœur, d'une façon quelconque, rentrent sous la dénomination générale d'amis, siang-tchy.

Or, maintenant, voici l'ancienne histoire de Yu-Pe-Ya que nous allons raconter. Si donc, lecteur honoré, vous désirez l'entendre, secouez vos oreilles et écoutez; si au contraire vous ne daignez pas prendre cette peine, ne vous dérangez pas, restez dans votre noble repos, car:

Quand celui qui connaît son ami au son de sa voix parle,
l'autre l'écoute;
Mais s'il ne s'adresse pas à celui qui distingue les sons,
alors il ne pourra se faire entendre.

Aux temps dont l'histoire est consignée dans le Tchun-Tsieou de Confucius, à l'époque où les guerres civiles déchiraient l'Empire, vivait un personnage d'une naissance distinguée, dont le nom était Yu-Chouy et le surnom honorifique Pe-Ya. Bien qu'il fût originaire de Yng-Tou, capitale du royaume de Tsou (aujourd'hui le district de King-Tcheou, dans le Hou-Kwang), le génie qui préside aux magistratures le conduisit vers le royaume de Tsin, où il arriva au rang élevé de Ta-Fou. Là, il reçut du souverain l'ordre d'aller remplir une ambassade près du roi de Tsou. Pe-Ya sut tirer un grand avantage de cette mission, et cela de deux manières: d'abord les beaux talents dont il était doué le mirent à même de remplir dignement la haute fonction que lui confiait le monarque, puis, comme il parcourait et visitait le pays, il fit d'une pierre deux coups, et put, tout en continuant de faire route par terre, aller dans sa ville natale.

Il se présenta donc à la cour du roi de Tsou, pour lui faire connaître les ordres de son souverain. Le roi de Tsou de son côté traita magnifiquement Pe-Ya, et lui témoigna les plus grands égards.

Le pays de Yng-Tou était le lieu paisible où avait vécu sa famille[2]; Pe-Ya ne put donc résister au désir d'aller rendre une visite aux tombeaux de ses ancêtres, et de se retrouver encore au milieu de ses parents et de ses amis. Mais, malgré tout, celui qui sert avec zèle son souverain, quand il se voit chargé des ordres du prince, n'ose s'arrêter long-temps en chemin. Aussi, dès que sa mission fut remplie, Pe-Ya prit congé du roi de Tsou, qui lui donna en présent de l'or, des pièces de soie précieuses et un char magnifique traîné par quatre chevaux.

Cependant Pe-Ya avait été près de vingt ans absent de son pays natal; et quand il se mit à songer que son ancienne patrie renfermait de si beaux fleuves et de si belles montagnes, il sentit naître en lui un violent désir de revoir et d'admirer encore ces paysages: son plan fut de voyager par eau et de rentrer dans le royaume de Tsin, en faisant un grand tour. Voici comment il exprima son idée devant le roi de Tsou: «Sire, lui dit-il, votre sujet a malheureusement la même incommodité que les chiens et les chevaux, il a trop voyagé par terre et il ne lui convient pas d'être ballotté sur un char au galop; il ose donc vous prier de lui accorder un bateau et des rames: cette manière de voyager serait plus favorable à son rétablissement.» Le roi de Tsou accueillit favorablement cette demande, et ordonna à l'intendant des rivières de mettre à la disposition de Pe-Ya deux grands bateaux, l'un spécialement destiné à l'ambassadeur, l'autre supplémentaire, bien fourni de provisions, pour les bagages et les hommes de sa suite. Les deux embarcations avaient des avirons de bois odorant et des gaffes peintes, des rideaux de soie brodée, et de hautes voiles. Quand tout fut ainsi préparé avec le plus grand soin, les magistrats de Tsou vinrent en foule reconduire Pe-Ya jusqu'au lieu d'embarquement et lui faire leurs adieux.