On demande: "Où, sont-ils? sont-ils rois dans quelque île?
Nous ont-ils délaissés pour un bord plus fertile?"
Puis votre souvenir même est enseveli.
Le corps se perd dans l'eau, la nom dans la mémoire.
Le temps, qui sur toute ombre en verse une plus noire
Sur le sombre Océan jette le sombre oubli.
Bientôt des yeux de tous votre ombre est disparue.
L'un n'a-t-il pas sa barque et l'autre sa charrue?
Seules, durant ces nuits où l'orage est vainqueur,
Vos veuves aux fronts blancs, lasses de vous attendre
Parlent encore de vous en remuant la cendre
De leur foyer et de leur coeur!
Et quand la tombe enfin a fermé leur paupière,
Rien ne sait plus vos noms, pas même une humble pierre
Dans l'étroit cimetière où l'écho nous répond,
Pas même un saule vert qui s'effeuille à l'automne,
Pas même la chanson naïve et monotone
Que chante un mendiant à l'angle d'un vieux pont!
Où sont-ils les marins sombres dans les nuits noires?
O flots, que vous savez de lugubres histoires!
Flots profonds, redoutés des mères à genoux!
Vous vous les racontez en montant les marées,
Et c'est ce qui vous fait ces voix désespérées
Que vous avez le soir quand vous venez vers nous.
(Les Rayons et les Ombres)
APRES LA BATAILLE.
Mon père, ce héros au sourire si doux,
Suivi d'un grand housard qu'il aimait entre tous
Pour sa grande bravoure et pour sa haute taille,
Parcourait à cheval, le soir d'une bataille,
Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit.
Il lui sembla dans l'ombre entendre un faible bruit.
C'était un Espagnol de l'armée en déroute
Qui se traînait sanglant sur le bord de la route,
Râlant, brisé, livide, et mort plus qu'à moitié,
Et qui disait: "A boire, à boire par pitié!"
Mon père, ému, tendit à son housard fidèle
Une gourde de rhum qui pendait à sa selle,
Et dit: "Tiens, donne à boire à ce pauvre blessé."
Tout à coup, au moment où le housard baissé
Se penchait vers lui, l'homme, une espèce de Maure,
Saisit un pistolet qu'il étreignait encore,
Et vise au front mon père en criant: "Caramba,"
Le coup passa si près que le chapeau tomba,
Et que le cheval fit un écart en arrière.
"Donne-lui tout de même à boire," dit mon père.
(La Légende des siècles.)
SAISON DES SEMAILLES, LE SOIR.
C'est le moment crépusculaire.
J'admire, assis sous un portail,
Ce reste de jour dont s'éclaire
La dernière heure du travail.