Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux,
Des yeux sans nombre ont vu l'aurore;
Ils dorment au fond des tombeaux,
Et le soleil se lève encore.

Les nuits, plus douces que les jours,
Ont enchanté des yeux sans nombre;
Les étoiles brillent toujours.
Et les yeux se sont remplis d'ombre.

Oh! qu'ils aient perdu le regard,
Non, non, cela n'est pas possible!
Ils se sont tournés quelque part,
Vers ce qu'on nomme l'invisible;

Et comme les astres penchante
Nous quittent mais au ciel demeurent,
Les prunelles ont leurs couchants,
Mais il n'est pas vrai qu'elles meurent;

Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux,
Ouverts à quelque immense aurore.
De l'autre côté des tombeaux
Les yeux qu'on ferme voient encore.

FRANCOIS COPPÉE.

M. François Coppée, né à Paris en 1842, publia en 1867 son premier recueil de poésies, le Reliquaire. Depuis se sont succédé: les Intimités, les Poèmes modernes, les Humbles, etc. Comme ce dernier titre l'indique, M. Coppée s'est tourné, en suivant l'exemple de Victor Hugo, vers les travailleurs et les pauvres gens, mais il lui est malheureusement arrivé de tomber dans la banalité; sa poésie n'est parfois que de la prose poétique.

M. Coppée a aussi écrit des pièces de théâtre, dont l'une, le
Passant
, a acquis une certaine célébrité, et des romans.

TABLEAU RURAL.

Au village en juillet. Un soleil accablant.
Ses lunettes au nez, le vieux charron tout blanc
Répare, près du seuil, un timon de charrue.
Le curé, tout à l'heure a traversé la rue
Nu-tête. Les trois quarts ont sonné, puis plus rien,
Sauf monsieur le marquis, un gros richard terrien,
Qui passe en berlingot et la pipe à la bouche,
Et qui, pour délivrer sa jument d'une mouche.
Lance des claquements de fouet très campagnards
Et fait fuir, effarés, coq, poules et canards.