AVANT-PROPOS DE L’ÉDITION DE 1882[143]
Notre divin Pietro Aretino, l’incomparable auteur de ces célèbres Ragionamenti dont nous donnons présentement un bon texte, correct, d’une lecture facile, et une traduction complète, littérale, n’a presque rien de commun avec cet Arétin dont la mémoire est plus chargée de méfaits que le bouc émissaire des Juifs. L’Arétin n’est guère connu que pour avoir édité ou tout au moins inspiré certains recueils de postures obscènes auxquels son nom est resté attaché, et pour avoir écrit la Puttana errante, petit Dialogue des plus médiocres, fameux seulement parce qu’on y trouve, suivant l’expression de Bayle, une description raisonnée de i diversi congiungimenti jusqu’au nombre de trente-cinq. Lisez tous nos historiens ou chroniqueurs, de Brantôme à Michelet; lisez tous nos bibliographes, tous nos critiques littéraires et artistiques, de Bayle, La Monnoye et Félibien à Libri et à Brunet, l’excellent auteur du Manuel du Libraire; lisez tous les Italiens, Crescimbeni, Mazzuchelli, Tiraboschi ou Fontanini, partout vous trouverez que l’Arétin doit le plus clair de sa mauvaise renommée à ces deux ouvrages: si l’on a besoin d’une périphrase pour le désigner, on l’appelle indifféremment l’homme aux postures ou l’auteur de la Puttana errante. Lorsqu’une précédente tentative de traduction des Dialogues, que nous avions essayée sur d’autres bases que celle-ci, en prenant la peine de transposer en Latin les passages scabreux, encourut les sévérités de la Justice, est-il bien sûr que ce ne soit pas cet Arétin-là, un Arétin tout de fantaisie, qu’on ait cru condamner? Pietro Aretino n’est absolument pour rien dans aucun des recueils connus de figures libres, les Arétins d’Annibal et d’Augustin Carrache, l’Arétin Français, etc., et il n’est que pour fort peu de chose dans un plus ancien recueil du même genre bien difficile à juger avec compétence, puisque personne ne l’a vu, depuis plus de deux cents ans; il a seulement griffonné, au bas des seize estampes qui le composaient, et qu’il n’avait ni commandées ni inspirées, seize Sonnets presque si complètement disparus, eux aussi, que si l’on veut les retrouver, il faut, pour ainsi dire, avoir recours à la nécromancie. Quant à la Puttana errante, que l’on entende par là soit le poème en quatre chants qui porte ce titre, et qui est d’un de ses amis, Lorenzo Veniero, soit le Dialogue de Maddalena e Giulia, qui n’a le titre de Puttana errante que depuis deux siècles environ, il n’en a jamais écrit un traître mot. On le condamne donc pour des crimes qui ne sont pas les siens; on l’excommunie sans savoir au juste ce qu’il a fait.
Il a fait les Ragionamenti, ouvrage qui à lui seul est plus que suffisant pour lui maintenir sa réputation, mais dans lequel du moins la vivacité de quelques peintures, justifiée déjà par l’extrême licence des temps, l’est encore bien plus par les mérites de tous genres qui font de ce livre un vrai chef-d’œuvre. Nous les donnons tels que l’auteur les a conçus et écrits, tels qu’il les a édités de son vivant. Toutes les pièces qu’on a postérieurement ajoutées aux Six Journées: le Ragionamento del Zoppino, le Commento di ser Agresto, la Diceria de’ Nasi, la Puttana errante, bien loin d’en faire partie intégrante, ne sont pas même de P. Aretino, et constituent autant de supercheries de libraires dont sont encore dupes, à l’heure qu’il est, bibliophiles et bibliographes, même les bibliographes Italiens qui, les premiers, auraient dû facilement découvrir la fraude et la signaler.
A deux années d’intervalle parurent: 1o le Ragionamento de la Nanna et de la Antonia, fatto a Roma sotto una ficaia; composto dal divino Aretino per suo capricio, a correttione de i tre stati delle donne. Parigi, 1534, in-8; c’est la 1re partie des Ragionamenti, divisée en trois journées (Vie des Religieuses, Vie des Femmes mariées, Vie des Courtisanes) et dédiée par l’auteur à son Sapajou; 2o le Dialogo di Messer Pietro Aretino, nel quale la Nanna, il primo giorno, insegna a la Pippa, sua figliola, a esser puttana; nel secondo gli conta i tradimenti che fanno gli huomini a le meschine chi gli credano; nel terzo la Nanna et la Pippa, sedendo nel orto, ascoltano la Comare et la Balia che ragionano de la ruffianaria, Torino, 1536, in-8; c’est la 2e partie, divisée également en trois journées (l’Éducation de la Pippa, les Roueries des Hommes, la Ruffianerie), et dédiée à Bernardo Valdaura. Ce Ragionamento et ce Dialogo, imprimés probablement tous les deux à Venise avec les fausses indications de Paris et de Turin, constituent l’œuvre entière et complète des Ragionamenti; l’Aretino n’y ajouta ni une page ni une ligne. Dans ses Lettres, il en parle assez souvent et les désigne tantôt sous le titre général de Capricci, tantôt sous ceux de la Nanna ou de la Pippa, suivant qu’il entend mentionner la première ou la seconde partie; nulle part il ne souffle mot du Zoppino, de Ginevra e Rosana (ancienne version de la Puttana errante en prose), ni d’aucune des autres pièces qui ont été plus tard jointes aux Ragionamenti.
Deux ans après la publication de la seconde partie, en 1538, l’Aretino fit imprimer un Ragionamento de le Corti, où il maltraite surtout la cour de Rome et se venge des déboires qu’il y avait éprouvés. Cet ouvrage n’a aucun rapport avec les Six Journées et il n’en a pas davantage avec le Dialogo di Pietro Aretino nel quale si parla del gioco con moralità piacevole, qui parut en 1542 et qui a pour sujet les jeux de cartes. Néanmoins, un éditeur caché sous le nom de Giovan Andrea Melagrano, en 1589, crut devoir faire un tout de cet ensemble si peu homogène et présenter ce nouveau Ragionamento et ce Dialogo comme formant la troisième partie des Ragionamenti. M. Libri, dans son catalogue de 1847, a parlé de cette édition de 1589 d’une façon propre à induire en erreur: «Cette Troisième Partie, dans laquelle l’Arétin parle avec une grande liberté des Cours et du Jeu, n’a pas été reproduite par les Elzeviers. Elle est peu connue et mérite cependant d’attirer l’attention des amateurs.» Les Elzeviers ont eu mille fois raison de ne pas la reproduire, puisqu’elle ne se rattache en aucune façon aux Six Journées; il faut plutôt leur reprocher de s’être montrés trop faciles en introduisant dans leur édition des pièces qui ne sont pas même de P. Arétin.
De bonne heure les Libraires, pour grossir le volume, avaient pris l’habitude de joindre aux Six Journées quelque opuscule qu’ils jugeaient être du même genre et de le faire passer sous le couvert d’un livre renommé. Ainsi, à l’exemplaire de la première édition, fort rare, que possède la Bibliothèque Nationale (Y2 1445) se trouvent joints: la Puttana errante, in rime (c’est le poème de Lorenzo Veniero; les rédacteurs du Catalogue disent qu’il est soit de Maffeo, soit de Lorenzo Veniero, soit de Pietro Aretino) et la Cazzaria del Arsiccio Intronato, que les mêmes rédacteurs disent devoir être de P. Aretino, ou d’Antonio Vignali de’ Bonagiunti: elle est certainement de ce dernier, et de nul autre. Bandello eut peut-être entre les mains un recueil factice du même genre, où l’on avait réuni à la Nanna et à la Pippa un ouvrage assez différent. Il dit dans une de ses Nouvelles (XXXIVe, Première Partie) que la Zanina, son héroïne, lisait soit Pétrarque, soit l’Arioste «tout récemment sorti des mains de l’imprimeur», soit la Nanna, soit la Raffaella de l’Arétino. Le Dialogue de Madonna Raffaella et de Margharita, dont le véritable titre est: Dialogo nel quale si ragiona della bella creanza delle Donne, del Stordito Intronato (Alessandro Piccolomini), se trouve en effet quelquefois annexé aux Ragionamenti, notamment dans un exemplaire de la Bibliothèque Nationale (Y2 1452). Si un contemporain, un lettré, comme Bandello, croyait la Raffaella de l’Arétin, par la raison qu’elle était reliée avec la Nanna, on peut juger si les éditeurs et contrefacteurs de la fin du siècle ou du siècle suivant se tinrent en garde contre de pareilles méprises: ils réimprimèrent tout ce qu’ils rencontrèrent rassemblé de la sorte, le nom de l’Arétin leur semblant un excellent pavillon pour couvrir toute espèce de marchandise.
On ne connaît d’édition faite du vivant de P. Aretino que celle de 1534-36. Brunet en cite une, qu’il croit être du milieu du XVIe siècle, ainsi intitulée: Dialogo del divino Aretino che scopre le falsità, rubarie, tradimenti et fatuchiari ch’usano le cortegiane per ingannare li simpli huomini che de loro s’innamorano, intitolato la Nanna e Antonia (Parigi, senz’anno). L’ouvrage contient quatre Journées seulement, la 3e de la Première Partie et les trois de la Seconde; la Vie des Religieuses et la Vie des Femmes mariées sont retranchées. Brunet ne fait mention d’aucune pièce ajoutée à l’exemplaire qu’il décrit.
En 1584 parut la première réimpression complète des Six Journées; ce long intervalle s’explique par les censures et prohibitions dont la cour de Rome avait frappé toutes les œuvres de l’Arétin, même ses œuvres dévotes, les Psaumes, l’Humanità di Cristo, la Genèse, etc. Elle sortait des presses d’un homme de beaucoup d’esprit et de goût, nourri de la moelle des bons auteurs et qui s’est masqué sous le nom de Barbagrigia. Quatre éditions au moins des Ragionamenti portent cette date de 1584 et le nom de Barbagrigia; Brunet conjecture avec raison que la première, la bonne, les autres étant des contrefaçons, dut être faite à Lyon[144]. Celles qui nous sont passées par les mains sont toutes uniformément composées des Six Journées, du Ragionamento del Zoppino, qui est donné comme de P. Arétin, du Commento delle Fiche et de la Diceria de’ Nasi. Les Elzeviers, dans leur édition de Cosmopoli, 1660, ont suivi exactement Barbagrigia, sauf qu’un de leurs tirages a de plus la fameuse Puttana errante en prose.