Avril 1881.

XXI
LES DIALOGUES
DE LUISA SIGEA[65]


La supercherie littéraire dont Chorier s’était avisé, pour se mettre à couvert, en attribuant ces Dialogues à Luisa Sigea de Tolède, dont le manuscrit perdu aurait été traduit en Latin par le savant Hollandais Meursius, n’a pas eu un succès de bien longue durée. L’opinion, un moment égarée, n’a pas tardé à faire justice de l’assertion facétieuse qui prêtait à la vertueuse fille d’honneur de Dona Maria de Portugal une si vaste érudition en matière érotique[66]. On fut un peu plus longtemps à revenir sur le compte de Meursius et, en plein XVIIIe siècle, quelques critiques étrangers attribuaient encore l’Aloysia au laborieux érudit Hollandais. On songea aussi à Isaac Vossius et à Jean Westrène, jurisconsulte de La Haye; mais en France le jour était fait depuis longtemps sur cette question, et de son vivant même Chorier put voir que le masque derrière lequel il s’abritait ne tarderait pas à être arraché. Un passage de ses Mémoires, écrits en Latin, restés longtemps inédits et que la Société de Statistique de l’Isère s’est enfin décidée à publier dans son Bulletin (tome IV, 1846), le montre aux prises à ce sujet d’une manière assez violente avec l’Intendant de justice du Dauphiné, sur la dénonciation d’Étienne Le Camus, évêque de Grenoble.

«Je m’attirai la haine de Le Camus,» dit-il. «Vingt ans auparavant[67] la Satire d’Aloysia Sigea, écrite en Latin, d’un style élégant et fleuri, avait vu le jour. Lorsque tout d’abord elle tomba entre les mains des hommes, comme nul n’ignorait que je fusse savant en Latin, je ne sais quels lettrés me soupçonnèrent perfidement et injurieusement d’être l’auteur de cette Satire. Aux yeux de Le Camus, qui veut du mal à tout le monde, sans aucun égard pour les mérites, un soupçon qui n’a pas la moindre importance tient d’ordinaire lieu de preuve complète. Il s’étonnait, disait-il, qu’un pareil livre eût pu être publié impunément; il me désignait tout haut, afin d’exciter contre moi la malveillance. Pour persuader à d’Herbigny[68] cette imposture, aussi éloignée de la vérité que les ténèbres le sont de la lumière, il remuait ciel et terre. Je fus trouver d’Herbigny, non pour m’excuser, mais pour repousser l’accusation. Tandis que je lui parle avec la liberté d’un honnête homme et d’un innocent, il m’échappe de lui dire que ceux qui m’accusaient avec tant de fausseté en avaient menti impudemment; je ne croyais pas le choquer en m’exprimant de la sorte. Mais indigné de ce que je ne tiens pas compte de son rang, il s’emporte et ne se contente pas de vociférer, il se met en rage contre moi avec d’autant plus de fureur que je m’efforçais plus soigneusement d’expliquer le mot. Que faire? je me retirai de sa présence. Georges Matelon, de Vienne, supérieur des Capucins de Grenoble, me rapporta du caractère de ces deux personnages beaucoup de traits qui adoucirent mon chagrin. Je me consolai par le témoignage de ma conscience; ne me sentant coupable d’aucune faute, je n’avais à pâlir d’aucune»[69].

La conscience de Chorier était beaucoup moins nette qu’il ne se plaît à le dire, et si l’évêque ne put fournir contre lui, à cette époque, des preuves absolument convaincantes, Chorier nous en a laissé assez, dans ses Mémoires, dans la Préface d’une édition nouvelle de l’Aloysia (1678 ou 1679), dans son recueil de Poésies Latines publié à Grenoble en 1680, pour que nous soyons tout à fait édifiés. Les Mémoires, à côté de la dénégation intéressée qu’on vient de lire, contiennent cet aveu précieux, que Chorier, dans sa jeunesse, avait composé deux satires, l’une Ménippée, l’autre Sotadique. La satire Ménippée est perdue, mais la Sotadique est évidemment celle qu’il a publiée sous le nom de Luisa Sigea. Tout en niant comme un beau diable en être l’auteur, il n’était pas fâché de laisser à la postérité des indices auxquels elle pourrait reconnaître la véritable paternité de l’œuvre. Il en a encore fourni d’autres, avec une imprudence dans laquelle on peut très bien voir un calcul. L’édition de 1678 (ou 1679) renferme, outre un septième Dialogue resté vingt ans inédit, deux pièces de vers, De laudibus Aloysiæ et Tuberonis Genethliacon, que Chorier a reconnues siennes en les insérant dans son recueil de Poésies de 1680. Cet indice a été relevé comme suffisamment probant par l’abbé d’Artigny, La Monnoye, Lancelot, etc.; il l’est bien davantage si l’on rapproche le Tuberonis Genethliacon de certain passage de la Préface où les mêmes invectives sont reproduites contre le personnage voilé sous le pseudonyme de Tubero, qui paraît avoir été un ennemi personnel de Chorier. L’importance de cette Préface (Summo viro Aloysia, ex Elysiis hortis) a échappé à tous les critiques; son examen aurait pourtant donné plus de certitude à leurs conjectures.

Si l’on pèse, en effet, avec quelque attention les raisons alléguées jusqu’ici pour faire de Chorier l’auteur incontestable de l’Aloysia, on s’aperçoit que tout ce dont il est atteint et convaincu, c’est d’avoir corrigé les épreuves des Dialogues, veillé à leur exécution typographique, reçu gratuitement un certain nombre d’exemplaires: les choses se seraient passées de même s’il n’eût été que l’éditeur de l’œuvre d’un autre; et, quant aux deux pièces de vers qui sont de lui, elles auraient pu être insérées sans son aveu. En même temps qu’ils ne trouvent contre Chorier que des présomptions si faibles, tous semblent s’être donné le mot pour prétendre que, dans ses autres ouvrages, l’avocat Dauphinois est entièrement dépourvu d’imagination et de style, que son Latin est lourd et pédantesque, sans aucune grâce. «Personne ne soupçonnait Chorier d’écrire si bien en Latin,» dit l’abbé d’Artigny. Les continuateurs de Moréri ont été plus loin encore, en raillant Guy Allard, qui trouvait aux vers de Chorier de la saveur et de la pureté: «Cela fait bien peu d’honneur à son goût,» disaient-ils. Charles Nodier[70] s’est sans doute appuyé là-dessus pour émettre fort légèrement l’assertion suivante: «Je suis loin de défendre les mœurs de Chorier, qui lui ont probablement attiré cette méchante imputation» (d’avoir composé l’Aloysia), «mais je connais son style Français et Latin, qui met son innocence à l’abri de tout soupçon de ce genre. Chorier ne manquait pas d’instruction, mais ce serait se moquer que de chercher dans ses écrits de la verve et de l’éloquence, et ce sont les caractères distinctifs de la Latinité néologique et maniérée du faux Meursius.» Qui ne serait trompé, à une affirmation aussi nette? Une chose est cependant certaine pour nous, c’est que Nodier n’avait pas lu deux pages du Latin de Chorier; il s’est imaginé en avoir lu. Sans se livrer à de profondes études comparatives, on reconnaît à première vue dans les écrits Latins de Chorier, y compris l’Aloysia, les mêmes procédés de style, les mêmes tournures, les mêmes périodes Cicéroniennes, le même choix de mots. Si l’Aloysia se trouve avoir plus d’attraits que la Vie de Boissat, les Carmina ou les Mémoires, cela tient uniquement au sujet; l’écrivain, avec ses qualités et ses défauts, reste parfaitement identique à lui-même.