La première édition, parue, comme nous l’avons dit plus haut, vers 1658, ne contenait que six Dialogues: Velitatio, Tribadicon, Fabrica, Duellum, Libidines, Veneres; telle se présenta tout d’abord l’œuvre originale, telle nous la reproduisons, au moins provisoirement. Ce n’est pas que nous contestions l’authenticité du Septième, intitulé Fescennini, que Chorier crut devoir ajouter à l’édition de 1678. Ce supplément, sans faire corps avec l’ouvrage et restant en dehors du plan primitif, est bien de la même main, et l’on pénètre sans difficulté le motif qui en a dicté la composition: il fut imaginé pour que l’on pût attribuer l’ouvrage avec une ombre de vraisemblance à Luisa Sigea, attribution à laquelle Chorier n’avait pas songé d’abord, et dont l’idée ne lui vint qu’après coup. La scène des six premiers Dialogues se place en Italie; les interlocuteurs sont tous des Italiens, des Italiennes; parmi les quelques comparses qui apparaissent çà et là se rencontrent un Français et un Allemand: d’Espagne et d’Espagnols, pas un mot. Il était bien peu naturel à Luisa Sigea de ne jamais parler ni de son pays, ni de ses amis et connaissances, dans une pareille étude de mœurs, où ce que l’on a sous les yeux est ce que l’on peint avec plus de précision. Le Septième Dialogue eut pour but de réparer cette inadvertance; quoique les interlocutrices, Tullia et Ottavia, restent les mêmes, la scène se trouve transportée en Espagne, sans que rien n’explique ce changement à vue, et les maris des deux héroïnes sont métamorphosés en Espagnols pur sang; s’ils ont un voyage à faire, ce n’est plus à Rome ou à Naples, comme dans les premiers Dialogues, c’est à Tarragone. Les anecdotes qui y sont contées fournissent au fameux Louis Vivès, contemporain de Luisa Sigea, l’occasion de jouer un certain rôle; Gonzalve de Cordoue figure à plusieurs reprises dans le récit; les noms des Ponce, des Guzman, des Albuquerque, des Gomez, des Padilla, y reviennent continuellement. Sans doute Chorier avait l’intention de faire subir à tout le reste de l’ouvrage la même transposition de lieux et de personnages, puis il y aura renoncé. Tel qu’il est, ce Supplément se présente avec de nombreuses lacunes; des récits commencés, puis coupés par une interruption, ne sont pas repris: des pages entières manquent. On remarque aussi, entre cette partie et les premières, des contradictions bizarres. Chorier, qui avait peur d’être compromis, a dû laisser exprès imparfait cet appendice: il se réservait ainsi la possibilité de donner au manuscrit un air de vétusté qui le mettait personnellement à l’abri du soupçon. C’était un malin bien capable de prendre une précaution de ce genre, pour le cas où on l’inquiéterait. Ce septième Dialogue a d’ailleurs de l’intérêt, de la variété; les morceaux que l’auteur n’a pas négligé d’achever offrent des peintures d’un charme égal à celui qui est répandu à profusion dans tout le reste; peut-être le donnerons-nous plus tard sous le titre de Supplément.
Il nous faut dire un mot, en terminant, des traductions qui ont précédé celle-ci. La plus ancienne, Aloysia ou Entretiens académiques des dames, 1680, pet. in-12, réimprimée sous les deux titres suivants: Les Sept entretiens satyriques d’Aloysia, Cologne, 1681, et Aloisia ou l’Académie des dames en sept entretiens satyriques, augmentée de nouveau, Cologne, 1693 et 1700, in-12, passe pour être de l’avocat Nicolas, fils du libraire de Grenoble qui aurait édité l’ouvrage Latin[71]; elle est très mauvaise. Celle que l’on réimprime encore en Belgique, le Meursius Français ou l’Académie des Dames, Amsterdam, 1788, 3 vol. in-18, est réputée meilleure; ce n’est cependant pas une traduction, c’est un travail à côté, fait sur le même sujet, avec des développements autres. Presque partout, le Traducteur a défiguré le dialogue au point de le rendre méconnaissable, intercalé des dissertations et réflexions ineptes, qui n’appartiennent qu’à lui, et des couplets ridicules où nage rime avec large, pour remplacer des citations d’Ovide ou de Lucrèce. Même lorsqu’il a la prétention de suivre le texte, il le paraphrase si lourdement que toute la grâce, toute la saveur de cette Latinité si élégante, si fleurie, se trouve noyée dans un verbiage insipide. Le début du Premier Entretien est, somme toute, la partie qu’il a traitée avec le plus de soin, celle où il s’écarte le moins du texte. La voici, pour qu’elle serve de point de comparaison:
Tullie. Bonjour, Octavie.
Octavie. Votre servante, ma cousine, je suis ravie de vous voir; je pensais présentement à vous.
Tullie. Je viens, ma très chère, me réjouir avec toi de la nouvelle que j’ai apprise de ton mariage avec Pamphile; je te jure, en amie, que j’y prends autant de part que si j’en devais partager le plaisir la première nuit de tes noces. Ah! mon enfant, que tu seras heureuse! Car ta beauté te rend digne des plus tendres caresses d’un mari.
Octavie. Je vous suis fort obligée, ma cousine, de la part que vous prenez à mes intérêts; je n’attendais rien moins de votre amitié et je suis ravie que votre visite nous donne lieu de nous entretenir pleinement sur ce sujet. J’ai appris hier de ma mère que je n’avais plus que deux jours de terme; elle a déjà fait dresser un lit et préparé dans le plus bel appartement de notre maison une chambre et toutes les choses les plus nécessaires pour cette fête. Mais pour vous dire vrai, ma chère Tullie, tout cet appareil me donne plus de crainte qu’il ne me cause de joie, et je ne puis pas même concevoir le plaisir que vous dites que j’en dois recevoir.
Tullie. Ce n’est pas une chose fort surprenante qu’étant tendre et jeune comme tu es, car à peine as-tu atteint ta quinzième année, tu ignores des choses qui m’étaient entièrement inconnues quand je fus mariée, quoique je fusse un peu plus âgée que toi. Angélique me disait assez souvent que je goûterais les plaisirs du monde les plus délicieux; mais, hélas! mon ignorance me rendit insensible à toutes ses paroles.
Octavie. Vous me surprenez, Tullie, et j’ai de la peine à croire ce que vous voulez me persuader de votre ignorance; pensez-vous que je ne sache pas que vous avez toujours passé pour une des filles les plus éclairées de notre sexe? que vous vous êtes rendue savante dans l’histoire et dans les langues étrangères? et que j’ignore que la connaissance des choses les plus cachées de la nature n’a pu échapper à la vivacité de votre esprit?
Tullie. Il est vrai, Octavie, que j’ai une obligation bien particulière à mes parents de ce qu’ils m’ont élevée dans l’étude de tout ce qu’il y a de plus beau et de plus curieux à savoir. J’ai tâché aussi de répondre parfaitement à leur intention; car, bien loin de faire gloire de ma science et de ma beauté, selon la coutume de celles de notre sexe, j’ai évité le faste et la galanterie comme un écueil dangereux, et j’ai fait tous mes efforts pour acquérir seulement la réputation d’une fille sage et honnête.
Octavie. Ceux qui ne veulent point nous flatter disent qu’il n’y a rien de plus rare qu’une femme savante et éclairée qui se conserve dans les bornes de l’honnêteté. Il semble que plus nous recevons de lumière, moins nous avons de vertus, et je me souviens, Tullie, de vous avoir ouï faire des discours sur ce sujet qui ne se ressentaient point de l’affectation que vous venez de faire paraître en décrivant votre conduite. Car, parlons franchement, serait-il bien possible que votre beauté, qui est capable toute seule d’enflammer les cœurs, ne vous eût point fait naître d’occasions de divertissements auxquels vous n’avez pu résister? non, je ne puis me le persuader, puisque votre esprit même suffirait pour engager ceux qui seraient assez aveugles pour être insensibles aux traits de votre visage.