Tullie. Comment! Octavie, où est donc la simplicité de tantôt? Le nom de mariage te faisait peur, et tu parles à présent d’amour, de beauté et de divertissements. Tu sais ce que c’est que d’engager un cœur, et tu as l’esprit assez vif pour découvrir ce que je voulais te dissimuler. Je t’avouerai tout, puisque tu as été assez adroite pour pénétrer les sentiments de mon cœur, je ne veux plus faire de mystères avec toi, je te demande seulement une ingénuité pareille à la mienne et que la confidence que tu me donneras dans tes amitiés soit sincère.

Octavie. Ah! Tullie, qu’une fille amoureuse a de peine à cacher au dehors ce qui se passe au dedans d’elle-même! Vous avez beau déguiser vos paroles, je vois dans vos yeux les mouvements de votre âme, et la sympathie qui est entre ces deux parties m’en a fait connaître la vérité. Soyez donc une autre fois plus sincère et plus véritable, et n’abusez pas de la crédulité d’une jeune fille comme moi. Si vous le demandez, je vous ouvrirai mon cœur comme à ma plus intime; et afin que vous n’en doutiez pas, je vais vous en donner des preuves par le récit de ce qui s’est passé entre Pamphile et moi... etc., etc.

Si de temps à autre on ne rencontrait, comme point de repère, une phrase à peu près rendue, on croirait à peine que le Traducteur avait sous les yeux le même texte que nous. En poursuivant la lecture, on fait les découvertes les plus imprévues. A certain moment, Octavie interrompt le récit que lui fait Tullie en s’écriant: «C’est assurément qu’il avait le feu au derrière et qu’il ne pouvait l’éteindre que par son secours;» on cherche dans le Latin, et on s’aperçoit que cette gentillesse est toute de l’invention du Traducteur; Tullia poursuit son récit, sans qu’Ottavia l’interrompe. Dans le Colloquium IV, Ottavia suggère à Tullia cette objection: «Sed dixisti tunc non alte tibi infixum fuisse Calliæ mucronem?» Traduction: «Ah! le pauvre enfant, qu’il avait de peine!» On relèverait un millier de traits aussi réjouissants. Cependant ces inepties s’achètent, et ceux qui se les procurent à prix d’or s’imaginent savourer enfin le Meursius, ce livre si célèbre, le chef-d’œuvre du genre. C’est le cas de le répéter: il n’y a que la foi qui sauve.

Mai 1881.

XXII
MANUEL
D’ÉROTOLOGIE CLASSIQUE
PAR FRÉD.-CH. FORBERG[72]


L​’éminent auteur de ce livre n’a pas beaucoup fait parler de lui; son nom est quelquefois cité, dans les Manuels et les Catalogues, à propos de l’Hermaphroditus d’Antonio Beccadelli, surnommé le Panormitain, qu’il a édité: Brunet, Charles Nodier, la Bibliographie des ouvrages relatifs aux femmes, à l’amour et au mariage, le mentionnent à cette occasion; la liste de ses ouvrages se trouve d’autre part dans l’Index locupletissimus librorum ou Bücher-Lexicon de Christian-Gottlob Kayser (Leipzig, 1834). Mais, sauf l’Allgemeine Deutsche Biographie, que la Commission historique de l’Académie de Munich a commencé à publier en 1878 et qui lui a consacré une courte Notice, tous les Dictionnaires ou Recueils de Biographie ancienne et moderne sont muets à son égard; le Conversations-Lexicon et l’immense Encyclopédie de Ersch et Gruber n’ont pas une ligne pour lui: chez nous, Michaud, Didot, Bachelet et Dezobry, Bouillet, Vapereau, ignorent complètement son existence. Il vaut pourtant bien la peine qu’on en dise un mot ou deux.