Comme roman, mais c’est là son moindre intérêt, le Songe de Poliphile se rattache à cette nombreuse classe d’ouvrages dus aux «fidèles d’Amour», dont la Divine Comédie, la Vie nouvelle et le Banquet, de Dante, les Sonnets et les Triomphes, de Pétrarque, la Fiammetta, de Boccace, sont les chefs-d’œuvre incontestés, et dans lesquels la femme, idéalisée, transfigurée, apparaît comme le guide céleste de l’homme, la régulatrice de sa vie, l’inspiratrice de toutes les vertus et des plus hautes ambitions.
Ce culte seulement n’est pas aussi éthéré chez le P. Colonna, qui, plus artiste, y mêle une dose assez forte de sensualité païenne. Polia, personnification de l’Antiquité, dont il relève et complète en songe les ruines éparses, est moins le type de la perfection morale absolue que le type de la beauté plastique, la créature aux belles formes, aux charmes séduisants, qui éveille chez l’homme les facultés génératrices, qui l’invite à produire et à se perpétuer. L’élément féminin peuple et anime seul les magnifiques décors de ses architectures et la profondeur de ses paysages: point d’hommes; partout des déesses allégoriques ou mythologiques, des groupes chantants et dansants de nymphes, de dryades et de prêtresses, ondoyantes évocations de tout ce que la fable, la poésie et la statuaire antiques ont créé ou rêvé de plus parfait, et, en amoureux fervent, il ne trouve jamais de tons assez chatoyants et nacrés pour rendre le grain et la finesse de leur peau, de tissus assez délicats, de pierreries assez éclatantes, de bijoux assez ciselés pour les parer dignement, de baumes assez suaves pour les envelopper d’une atmosphère de parfums. L’expression de la beauté féminine, sous ses aspects multiples, le préoccupe toujours, et tel bassin d’or incrusté de joyaux et constellé de figures, telle aiguière dont le ciseleur pourrait essayer de reproduire le précieux travail, ne sert pourtant, dans le dessin général du passage, qu’à faire valoir la gracieuse attitude d’une nymphe à demi vêtue, arrondissant son bras potelé pour verser de haut et donner à laver aux convives. Çà et là, quelques pages où se manifeste sans vergogne le prurit charnel: un satyre, comme dans le beau Titien du Louvre, soulève lascivement les draperies qui cachent une femme couchée; de provocantes nudités plongent dans l’eau des fontaines ou se détachent sur la verdure des bois; des nymphes agacent Poliphile, Galathées fuyant sous les saules, et Polia elle-même, l’immortelle et aérienne beauté, n’est pas à l’abri de ses tentatives indiscrètes. Au reste, le but du pèlerinage est Cythère: on fait une station dans le temple de la Vénus physique et, en chemin, nous assistons à des représentations phalliques, à des offrandes au symbole de la virilité.
Un amour malheureux, réfugié dans la cellule d’un monastère, cherchant l’oubli dans l’étude de l’antiquité et y trouvant encore des images troublantes, plus propres à réveiller ses convoitises inassouvies qu’à les engourdir, explique assez naturellement, au point de vue des idées modernes, l’ensemble de l’œuvre du P. Colonna, pour qu’on ait cru qu’il avait allégoriquement raconté ses peines de cœur et le chapitre douloureux de sa vie dans les derniers épisodes du Songe de Poliphile. Ces épisodes, tout à fait conformes à la poétique des fidèles d’Amour, peuvent n’être qu’une fiction, comme tout le reste. Toutefois, on a découvert que l’évêque de Trévise, vers le milieu du XVe siècle, s’appelait Teodoro Lelio; il a pu avoir une nièce qui, en prenant le voile de religieuse, laissa d’éternels regrets à Francesco Colonna. Lucrezia Lelia aurait alors un peu plus de réalité que Béatrice Portinari, cette enfant de neuf ans dont un seul regard enchaîne à tout jamais la vie de Dante, qu’il prend pour sa règle souveraine et son impératrice, et qui, par une série d’idéalisations, devient successivement la Beauté parfaite et la Vertu, puis la Théologie, la Philosophie, et, en dernière analyse, la suprématie impériale, le triomphe des Gibelins sur les Guelfes. Mais il n’est pas vrai que Francesco Colonna soit mort en 1467, comme on le lit dans l’ingénieuse Nouvelle de Charles Nodier, le jour anniversaire des vœux qu’il aurait prononcés lui-même, de désespoir, après avoir tracé la dernière ligne du livre où il s’était forcé d’exprimer en symboles plus ou moins transparents sa double adoration d’amoureux et d’artiste. L’obituaire des Dominicains de Venise, ordre auquel il appartenait, relate qu’il mourut en 1527, âgé de quatre-vingt-quatorze ans révolus; en 1467, il avait donc seulement trente-quatre ans, et il n’était même pas à la moitié de sa longue carrière. Il professait alors la grammaire et les belles-lettres à Trévise, dans une maison de l’ordre, sous l’habit de Dominicain. La mention inscrite à la fin du Songe de Poliphile n’indique pas, comme on le croit généralement en pensant que l’auteur s’est conformé à l’usage habituel, la date de l’achèvement du manuscrit, mais seulement celle du jour où il fit ce rêve prodigieux et compliqué, qu’il mit peut-être ensuite vingt-cinq ou trente ans à écrire. Le Songe de Poliphile ne peut pas, en effet, être une œuvre de jeunesse. La masse de connaissances qui y est accumulée est telle qu’un homme laborieux aurait peine à la rassembler dans toute une longue vie d’étude, et elle justifie pleinement cette qualification de docte en quantité de sciences—multiscius Franciscus Columna—que donnait à l’auteur un de ses contemporains, commentateur des Arrêts d’Amour, de Martial d’Auvergne. Ce moine savait à peu près tout ce que l’on pouvait apprendre de son temps.
Outre les lettres Grecques et Latines qu’il enseignait et qui lui ont servi à se fabriquer une langue pour son propre usage, outre Dante, Pétrarque et Boccace, qu’il avait étudiés à fond et qu’il imite fort souvent, outre la théologie et la métaphysique de l’école, qu’un esprit aussi curieux que le sien n’a pu négliger, mais qu’il dédaigna sans doute, car on en trouve à peine quelques traces dans son ouvrage, tout païen d’inspiration, il avait des connaissances très étendues en histoire naturelle, en minéralogie, en mécanique, en géométrie, savait de l’alchimie et de l’astrologie, pour les rêveries desquelles il semble avoir de la prédilection, tout ce qu’en professaient les adeptes, et possédait sinon la pratique, du moins la théorie de l’architecture, de la peinture et de la gravure; l’histoire ancienne et la mythologie, auxquelles il emprunte ses plus gracieuses conceptions, lui étaient familières dans leurs plus petits détails, et c’est presque à ceux-là seuls qu’il fait allusion, ce qui le rend parfois si difficile à entendre. Enfermer tant de connaissances dans un cadre romanesque n’était pas chose facile, et cette haute ambition peut lui faire pardonner ses bizarreries, ses mots mal forgés, les artifices souvent puérils de sa composition. Si effrayé, si haletant qu’il soit, au milieu de toutes sortes de péripéties, Poliphile a toujours l’esprit assez présent pour inventorier d’un coup d’œil rapide les merveilles que le songe déroule devant ses regards et pour lesquelles il met à contribution les ruines, les palais, les fresques et jusqu’aux fleurons et aux arabesques des manuscrits, ses propres études et ses lectures. Traverse-t-il une forêt, il en compte toutes les essences; une prairie, il en énumère toutes les herbes. Il entend sans doute nous montrer qu’il en sait très long, mais il a aussi le but fort louable de ne rien laisser en dehors de l’enseignement artistique, qu’il veut complet et qu’il pousse jusqu’à ses plus extrêmes recherches. Pour tout le monde, une plante n’est qu’une plante; pour l’artiste, c’est une merveille de structure et de couleur, et elle peut fournir un joli motif d’ornementation. De même, en ce qui touche la mécanique, il décrit ou invente des lampes vaporisant des parfums, des jets d’eau ingénieusement combinés d’après les lois de la réfraction pour produire de nouveaux effets de lumière, des appareils où se réunissent la science hydraulique, la statuaire et la ciselure. Mécanique, astrologie, alchimie, histoire, mythologie, il ramène tout à l’art, il en fait des sources d’inspiration et de production. Quelques peintres, sculpteurs et architectes se sont inspirés directement du Poliphile: Mantegna et Annibal Carrache dans leurs allégories; Jules Romain dans les fresques du palais du T, à Mantoue; Poussin dans ses Bacchanales; Temanza dans la construction d’une des églises de Venise; le Bernin pour l’obélisque de la place de la Minerve, à Rome; Lesueur a peint Poliphile se prosternant devant la reine, dans la salle à vigne d’émeraude, et peut-être encore quelques autres épisodes; Bouchardon a dessiné Poliphile au milieu des Nymphes (Dessins du Louvre); les orfèvres et les joailliers sont ceux qui y ont trouvé et qui y trouveraient encore le plus de gracieux modèles. Mais nous ne nous attachons qu’à l’analyse purement littéraire; l’esthétique du P. Colonna, la valeur de ses idées et de ses conceptions, l’influence qu’il a exercée sur les développements de la Renaissance et le retour aux principes de l’art Grec, sont autant de points que M. Claudius Popelin a traités dans son Introduction d’une façon magistrale et avec une compétence à laquelle nous ne saurions prétendre.
L’amoureux de Polia, ce maître en toutes sciences, cet érudit plein de curiosité, cet écrivain recherché et fleuri, ne pouvait guère être compris que par un autre Poliphile, un lettré, un savant et un artiste; il a eu la bonne fortune de rencontrer M. Claudius Popelin. Par ses travaux antérieurs, ses études sur la Renaissance Italienne, ses recherches sur l’émail des peintres, le traducteur d’Alberti, l’auteur des Vieux Arts du feu, était tout préparé à cette tâche laborieuse; familiarisé avec la technologie et les procédés du XVIe siècle, il avait la clef de bien des difficultés qui eussent entravé tout autre. Le goût des choses d’art, des ciselures du style, des fantaisies d’imagination, l’a fait sympathiser profondément avec son modèle et l’a aussi préservé d’une tentation à laquelle ne manquent pas de succomber les gens prétendus raisonnables, celle d’émonder ce qui leur semble trop luxuriant et touffu. Il a voulu non seulement tout traduire, mais tout expliquer.
L’obscurité du livre tient surtout à ce que l’auteur fait sans cesse allusion à des faits de l’histoire ancienne dont la trace est effacée, à des monuments entièrement oubliés, à des accidents mythologiques de si mince importance qu’on n’en a plus aucun souvenir, si toutefois on les a jamais sus: M. Claudius Popelin a cependant pris à tâche de ne rien laisser sans éclaircissement, et l’abondance des notes dont il a illustré le texte montre assez les recherches patientes qu’il a été obligé de faire pour lever tous les voiles sous lesquels le Poliphile était resté impénétrable.
Février 1883.