Au temps de Henri II et de Catherine de Médicis, les courtisans avaient la manie de tout accommoder à l’Italienne, même la langue Française. Le mal datait de loin. Les expéditions de Charles VIII, de Louis XII et de François Ier, la possession intermittente du Milanais, prétexte incessant de guerres et de voyages, le retentissement en France des chefs-d’œuvre littéraires d’outre-mont, écrits dans une langue plus tôt formée que la nôtre, plus fleurie et plus sonore, avaient depuis longtemps entretenu entre les deux peuples, de même race Latine, un continuel échange d’idées, tantôt sympathiques, tantôt hostiles: les Florentins venus chez nous en foule, à la suite de la nièce de Clément VII, firent décidément pencher la balance du côté de la sympathie. Ils tenaient le haut du pavé, jouissaient bruyamment de la faveur royale, et, pour ne leur point céder en élégance, il fut dès lors de bon air de les imiter dans la somptuosité des équipages et des vêtements, les velours, les soies, les brocarts, les dentelles, d’user de leurs fards et de leurs onguents, de singer leurs mœurs, de parler comme eux. De là, partout où résidait la cour, des nouveautés vues d’un mauvais œil par les Français de vieille roche, attachés aux anciennes coutumes, des modes extravagantes et un langage italianizé des plus choquants pour leurs oreilles. Avoir sa stanse en la cour, capiter ou s’imbatter quelque part, être tout sbigottit, spaceger par la strade, faire scorne, stenter, indugier à quelque chose, se montrer de bonne voglie, étaient des locutions journellement employées dans la conversation, et dire la même chose en Français n’eût pas été de bon garbe, aurait montré de la salvatichesse et même de la gofferie dans la façon de s’exprimer. Le parler de l’escholier Limosin de l’alme, inclyte et célèbre Académie que l’on vocite Lutèce, déambulant par les compites et quadrivies de l’urbe, et transfretant la Séquane pour capter la bénévolence de l’omnijuge, omniforme et omnigène sexe féminin, n’est pas plus ridicule.

C’est de ce travers que se moque Henri Estienne. Il l’avait attaqué déjà dans la préface du Traité de la Conformité du langage François avec le Grec; il y revient dans sa Précellence du langage François, deux ouvrages qui, avec les Dialogues du langage François italianizé et autrement desguizé, forment une sorte de trilogie écrite pour la défense et la glorification de notre idiome national. «Pourquoi,» disait-il, «ne pas feuilleter nos romans, et desrouiller force beaux mots, tant simples que composez, qui ont pris la rouille pour avoir esté si long temps hors d’usage? Non pas pour se servir de tous sans discrétion, mais de ceux pour le moins qui seroient le plus conformes à l’usage d’aujourd’huy. Mais il nous en prend comme aux mauvais mesnagers, qui, pour avoir plus tost faict, empruntent de leurs voisins ce qu’ils trouveroient chez eux, s’ils vouloient prendre la peine de le cercher. Et encore faisons-nous souvent bien pis, quand nous laissons (sans savoir pourquoy) les mots qui sont de notre creu, et que nous avons en main, pour nous servir de ceux que nous avons ramassez d’ailleurs. Je m’en rapporte à manquer et à son fils manquement, à baster et à sa fille bastance, et à ces autres beaux mots: à l’improviste, la première volte, grosse intrade, grand escorne... Car qui nous meut à dire manquer, manquement, plus tost que défaillir, défaut? baster et bastance, plus tost que suffire et suffisance? Pourquoy trouvons-nous plus beau à l’improviste, que au despourvu? la première volte, que la première fois? grosse intrade, que gros revenu? il a receu un grand escorne, plus tost que, il a receu une grande honte, ou ignominie, ou vitupère, ou opprobre? J’alléguerois bien la raison, si je pensois qu’il n’y eust que ceux de mon pays qui la deussent lire estant ici escripte, mais je la tairay, de peur d’escorner ou escornizer ma nation envers les estrangers[81]

Le scrupule qui l’arrêtait alors, il ne l’avait sans doute plus quand il composa les Dialogues; il y a mis tant de raillerie désobligeante pour les Italiens, qu’on l’accusera volontiers d’avoir exagéré, et qu’on se demandera si le jargon composite de son gentilhomme Courtisanopolitois, Jan Franchet, dit Philausone, s’adressant aux lecteurs tutti quanti, n’est pas tout à fait de son invention. Nous avons heureusement, dans les écrivains de l’époque, des témoignages positifs en faveur de la véracité d’Estienne. M. de Blignières[82] a relevé, après Paul-Louis Courier, un assez grand nombre de tournures Italiennes dans Amyot: Trop plus, trop mieux (troppo più, troppo meglio), le plus du temps (il più del tempo); à tant (a tanto), pour à ce point; pour tant (per tanto), au lieu de pour cela; non pour tant (non per tanto), au lieu de néanmoins; comme ainsi soit que (conciosiachè); au moyen de quoi (per mezzo di che); à l’occasion de quoi (a cagion di che); là où (là dove); fors que et hors que (fuorchè); premier que, combien que, comment que (prima che, quantunque, come che); impropère (improperio), pour reproche; issir (uscire), pour sortir; rober et roberie (robare, roberia), pour voler et larcin; se partir (partirsi), pour s’en aller; être entre deux (star infra due), pour hésiter entre deux partis à prendre; un qui (uno che), etc. Feugère[83] en conclut que, de la conversation, les Italianismes avaient passé dans les livres, et que les auteurs les plus purs leur payaient leur tribut. Mais on remarquera que beaucoup de ces locutions, aujourd’hui tombées en désuétude, étaient employées chez nous bien avant le XVIe siècle; elles se trouvent dans les deux idiomes, d’origine commune, sans qu’on puisse distinguer bien nettement qui les a empruntées à l’autre. L’examen de Rabelais est, à notre avis, beaucoup plus probant, car l’auteur du Gargantua et du Pantagruel italianise avec autant d’aplomb que latinisait l’escholier Limosin dont il se moque: Ainsi font mes compaignons, dont, par adventure, sommes dicts parabolains...—Nous, à ceste heure, n’avons autre faciende que rendre coignées perdues?...—Pour dix mille francs d’intrade ne quitteriez vos soubhaits...—Ils pourront tirer denares...—Voire les escuz de guadaigne...—Un entonnoir d’ébène tout requamé d’or...—Elle l’appelait son estivallet...—Corpe de galline! respondit Frère Jean...—Le portier joyeusement sonne la campanelle...—Révérend père, si m’avez trouvé bonne robbe...—Un gros et large anneau dans la palle duquel estoit enchâssée...—Considérans le minois et les gestes de ces poiltrons magnigoules...—Iceulx, après avoir à belles dents tiré la figue, la monstroient au boie..., etc. etc. Parabolain (parabolano, jaseur, hâbleur); faciende (facienda, besogne); intrade (intrata, rente); denares (danari, deniers, argent); guadaigne (guadagno, gain); requamé (ricamato, enrichi, orné); estivallet (stivale, botte); galline (gallina, poule); campanelle (campanella, clochette); de bonne robbe (di buona roba, de bonne composition); palle (palla, boule, chaton); magnigoule (manigoldo, bélître); boie (boia, bourreau) ne peuvent plus guère être compris aujourd’hui que des Italianisants. Or, Rabelais a précisément ajouté au IVe livre du Pantagruel, auquel nous empruntons tous ces lambeaux de phrases, une «Briefve déclaration des dictions plus obscures»; il y donne le sens de mythologie, prosopopée, catastrophe, misanthrope, thème, sarcasme, catégorique, solécisme, période et autres mots sans doute alors étranges, quoique devenus depuis si Français, et pas un de ceux que nous venons de citer ne figure dans cet Index: c’est qu’ils étaient assez dans le langage courant pour ne devoir arrêter aucun lecteur, et que l’usage les avait dès longtemps naturalisés. On regretterait peut-être de ne pas les trouver dans Rabelais; ils contribuent, avec tant d’autres vocables qu’il tirait du Grec, du Latin, de l’Hébreu, ou qu’il forgeait de toutes pièces, à donner à son style cette exubérance qui nous émerveillera toujours. Mais, en somme, ils font double emploi avec autant de mots de notre vieille langue, de tout aussi bon aloi, et c’étaient des richesses superflues.

Avant Catherine de Médicis et ce débordement d’Italianismes qui menaça de submerger notre idiome, on se montrait volontiers assez tolérant; on admettait que les deux nations n’avaient qu’à gagner à se prêter mutuellement ce qui leur manquait, et que la douceur, la mollesse, la fluidité du Toscan corrigeait heureusement la rudesse un peu sauvage de nos vieux dialectes. Une quarantaine d’années avant les Dialogues du François Italianizé, Lemaire de Belges écrivait sa Concorde des deux langages (1540, in-8o); il supposait, comme Estienne, deux personnes devisant entre elles de la comparaison du Français et du Florentin, «lesquels», dit-il, «sont dérivés et descendus d’un même tronc et racine, c’est à savoir de la langue Latine, mère de toute éloquence, tout ainsi comme les ruisseaux procèdent de la fontaine», et concluait qu’ils doivent «vivre et persévérer ensemble en amoureuse concordance, pour ce que», ajoutait-il, «aux temps modernes, plusieurs nobles hommes de France fréquentant les Itales se délectent et excercitent audit langage Toscan à cause de sa magnificente élégance et douceur: et, d’autre part, les bons esprits Italiques prisent et honorent la langue Françoise et s’y déduisent mieux qu’en la leur propre, à cause de la résonnance de sa gentillesse et courtoisie humaine.»

Henri Estienne est loin de ces idées de conciliation; pour lui, ce sont des gaste-françois, ceux qui empoisonnent notre langue de termes étrangers, et, dans les quelques néologismes qu’il admet, perce son antipathie pour nos voisins d’au-delà les Alpes. Il trouve, par exemple, excellent qu’on tire de l’Italien poltronnerie et forfanterie, car ces qualités n’étant pas Françaises, force a bien été d’en demander les noms au pays dont elles sont, dit-il, une production naturelle; intrigant, charlatan, baladin, bouffon, sont aussi de bonne prise, «car nous ne pourrions trouver de mots Français signifiant telles gens, veu que le mestier duquel ils se mêlent est tel, qu’à grand’peine le pourroit-on descrire à un François, si non en les contrefaisant;» quant à spadassin, assassin, sicaire, il est de toute justice qu’ils soient de provenance Italienne, puisque le métier d’assassiner était exercé en Italie longtemps avant qu’on sût en France ce que c’était. En garder l’usage, c’est faire à la langue Italienne l’honneur qui lui appartient, c’est reconnaître que ces beaux mots sont de son fief. Pour le reste, nous n’avons que faire de lui rien emprunter, notre fonds étant suffisamment riche. Henri Estienne met là quelque méchanceté; mais, en qualité de protestant, il détestait les Italiens comme dévots au Pape et à la messe; il abhorrait surtout ceux de la cour de France, comme complices des persécutions qu’il avait lui-même subies, avec ses coreligionaires. Il gardait contre eux la rancune d’un expatrié, et peu s’en faut qu’il ne les accuse de profiter de ce qu’il n’était pas là, pour opérer des dégâts dans son propre domaine, cette vieille bonne langue que son père et lui se sont tant évertués à nourrir de Grec et de Latin. Il ne reproche pas seulement aux courtisans l’abus des mots nouveaux: il leur en veut encore d’énerver et d’affadir la langue par la substitution de l’è ouvert ou de l’é fermé au plein et bon son de l’oi; de dire , , , , pour moi, foi, roi, loi; puis, par une affectation contraire, de changer aussi oi en oa, dans certains cas, et de faire échec à toute bonne prononciation, à toute syntaxe, quand ils disent chouse pour chose, j’avions, j’étions, etc.:

N’estes vous pas bien de grands fous

De dire Chouse au lieu de Chose?

De dire I’ouse au lieu de I’ose?