Et pour Trois mois, dire Troas moas;
Pour Ie say, vay, Ie soas, je voas?
En la fin vous direz La guarre,
Place Maubart, frere Piarre.
Ces querelles ne nous intéressent plus beaucoup; l’usage a depuis longtemps fixé la prononciation et décidé, non sans inconséquence, que de deux mots qui s’écrivaient au XVIe siècle avec la diphtongue oi, l’un se prononcerait comme il s’écrit et l’autre comme s’il y avait ai. Étret, dret, fret, comme on disait, à l’Italienne, à la cour de Henri II, n’ont pas prévalu contre étroit, droit et froid; tandis que François, j’irois, j’étois, je venois sont devenus Français, j’irais, j’étais et je venais; on a continué de dire loi, moi, foi, roi, mais en exagérant le son ouvert de la diphtongue oi, qu’Estienne prononçait oè (Françoès, loè, moè, foè, roè), comme le font encore nos paysans, et que nous sommes bien près de prononcer oa. Remarquons d’ailleurs que la prononciation dret, endret, pour droit, endroit, qui subsiste encore dans les campagnes, était bien antérieure au XVIe siècle; on la rencontre dans les trouvères. Sans remonter plus haut que Villon, qui fait rimer Chollet avec souloit, exploits avec laiz, Robert et haubert avec plus part et poupart, La Barre avec terre, et appert avec despart, on voit qu’Estienne semble mettre sur le dos des courtisans des fautes de langage dont ils n’étaient pas responsables. «Bien qu’il possédât son idiome Roman mieux que ses contemporains», dit à ce propos M. Francis Wey[84], «on s’aperçoit que les manuscrits lui étaient étrangers, qu’il lisait nos vieux auteurs dans des textes rajeunis.» C’est une grosse erreur: Estienne reproche aux courtisans, non pas d’inventer une mauvaise prononciation, mais de la remettre à la mode, après un ou deux siècles de désuétude; il savait très bien que du temps de Villon on disait la tarre pour la terre, comme le disent encore les paysans, et un haubart pour un haubert[85]. Où il se trompe un peu, c’est lorsqu’il fait affirmer à son Celtophile que si le roi Henri II se délecte à entendre dire chouse pour chose, cousté pour costé, et j’avions, j’étions, etc., François Ier, «de tres celebre et perpetuelle mémoire», n’eût pas été de si bonne composition. «Car luy qui avoit faict si heureusement fleurir en son royaume l’estude des trois langages, l’Hebrieu, le Grec, le Latin, estoit si jaloux de l’honneur du sien maternel, qu’il est vraysemblable que le meilleur marché qu’eussent eu les inventeurs de cest écorchement de langage, c’eust été d’avoir le dos écorché à coups de fouet[86].» François Ier aurait donc été forcé de se faire donner d’abord les étrivières, car il s’amusait aussi parfois, lui aussi, à parler et à écrire de la sorte: «Le cerf nous a menés jusqu’au tartre de Dumigny... J’avons espérance qu’y fera beau temps, veu ce que disent les estoiles que j’avons eu le loisir de voir... Perot s’en est fouy, qui ne s’est ousé trouver devant moy[87].»
Dans ce procès qu’il faisait aux Italianismes, Henri Estienne a eu le plus souvent cause gagnée: Aconche, amorevolesse, capiter, favoregger, disturbe, goffe et gofferie, s’imbatter, indugier, s’inganner, mercadant, leggiadre, mariol, menestre, poignelade, ringracier, salvatichesse, sbigottit, scorne, spaceger, spurquesse, straque, usance, voglie, s’en sont allés où sont les neiges d’antan; bon voyage! A peine regretterons-nous usance et amorevolesse, qui ne manquent pas de garbe. A plus forte raison, l’usage n’a-t-il pas consacré, dans le sens qu’ils ont en Italien, amasser, attaquer, fermer, forestier, piller, poste, triste, volte, etc.; ces mots avaient déjà, chez nous, pris une acception autre, dont il aurait fallu les déposséder; de même bugie (bugia, mensonge), cattif (cattivo, méchant), stanse (stanza, chambre), auraient fait équivoque. Salade (celata) s’est dit longtemps pour casque: on a fini par l’abandonner, peut-être seulement avec les casques. Mais un grand nombre de mots dont Estienne se moquait et qu’il voulait arrêter à la frontière: caprice, citadin, courtoisie, disgrâce, estaffier, estafilade, gentillesse, s’estomaquer, manquer, réussir, riposte, risque, vocable, etc., sont néanmoins entrés et font même assez bonne figure dans notre langue. Nous avions au dépourvu; cela ne nous a pas empêchés de prendre à l’improviste, et de les garder tous deux: un ami nous arrive à l’improviste, et un billet à payer peut nous prendre au dépourvu; il y a une nuance, et c’est la variété des nuances qui fait la richesse d’un idiome. Fastide n’est pas resté: nous en avons dérivé fastidieux, qui est excellent; pérégriner ne s’emploie guère: nous en avons tiré pérégrination, très bon mot qui nous permet de conserver à pèlerinage, lequel est exactement le même, une acception spéciale. Quelques Italianismes ne se sont naturalisés chez nous qu’en subissant des métamorphoses bizarres; comme l’Alfana du chevalier de Cailly, ils ont beaucoup changé en route, supercherie, par exemple. L’Italien soverchiare veut dire surpasser et être de superflu; comment supercherie, que l’on en a dérivé, a-t-il le sens d’imposture? Ceux qui l’ont introduit, ne se doutant pas de ce qu’il voulait réellement dire, lui ont attribué une signification de fantaisie, qui a prévalu tout de même.
Ces Dialogues ont un grand mérite; ils sont d’une lecture attrayante, tout en roulant sur des sujets qui ne semblent pas précisément appeler le mot pour rire. En les achevant, on s’aperçoit qu’on vient de passer quelques longues heures en compagnie de Mesdames Grammaire, Linguistique et Syntaxe, personnes maussades entre toutes, non seulement sans ennui, mais avec plaisir. Henri Estienne, ce laborieux érudit, tout bourré de Grec et de Latin, est le moins pédant des savants. Il écrit sans plan bien arrêté d’avance, au courant de la plume; son Celtophile et son Philausone engagent, plutôt qu’une discussion dogmatique, une conversation à bâtons rompus qu’un rien fait dévier. Des anecdotes, des reparties, des souvenirs, des citations, rompent continuellement la trame de l’entretien et l’empêchent d’être jamais monotone; la satire des mots amène la satire des mœurs et donne prétexte à d’amusantes digressions. «Les imperfections mêmes de cet ouvrage, très patriotique au fond», dit avec beaucoup de justesse M. Francis Wey, «contribuent à en rehausser l’intérêt historique, car, délaissant parfois le sujet principal, l’auteur, emporté par l’instinct comique, affuble son courtisan de tous les ridicules du jour et profite de l’occasion pour généraliser la satire, en l’étendant à quantité de préjugés, d’usages et de prétentions des gens du bel air. La physionomie des Raffinés d’une époque où la chose que ce mot a désignée depuis n’avait pas encore reçu de sobriquet, se trouve là tout entière; ce livre équivaut à des Mémoires intimes.»
Qui croirait que ces inoffensifs Dialogues furent vus d’aussi mauvais œil à Genève que l’Apologie pour Hérodote, cette grosse machine de guerre dirigée insidieusement contre la superstition religieuse? Ils attirèrent à Henri Estienne tant de tracasseries, qu’il prit le parti de rentrer en France. Depuis que l’Apologie avait tant bien que mal réussi à passer par les mailles de la censure, on le surveillait étroitement; il était obligé de montrer en épreuves chaque feuille qui sortait de ses presses: on l’accusa, pour les Dialogues, d’avoir fait des additions sur ses épreuves, introduit en fraude des récits d’un tour trop libre, des anecdotes inconvenantes. L’édition fut saisie. Au fond, ce qui déplaisait chez Henri Estienne, c’était son franc parler sur toutes matières et sa force satirique. Les sectaires ne détestent pas la raillerie quand ils s’en servent eux-mêmes, et Théodore de Bèze, l’un de ses rigides censeurs, ne s’en faisait pas faute à l’occasion; mais c’est une arme dangereuse, qu’ils n’aiment pas voir aux mains des autres.
Mai 1883.