XXVI
LES CADENAS
ET CEINTURES DE CHASTETÉ[88]
On verra si l’on veut l’origine des Cadenas de chasteté dans ce nœud spécial, appelé Herculéen, qui attachait la ceinture de laine des vierges Grecques, et que le mari seul devait dénouer, le soir de ses noces. Solidifiez ce nœud, appliquez-le à une armature de métal, et vous avez à peu près le Cadenas; mais les Grecs ne paraissent pas avoir connu cet appareil de sûreté. Ce n’est que dans le conte de Voltaire que l’on voit Proserpine défendue par une armure de ce genre; Vulcain, l’habile ouvrier, ne réussit jamais qu’à forger le fameux filet qui lui permit de surprendre le flagrant délit, non de l’empêcher; et quand Ulysse fermait la porte de son royal logis au moyen d’une cheville passée dans des courroies, il eût sans doute été bien en peine de mettre une serrure à Pénélope.
La ceinture de virginité des jeunes Grecques se revêtait à la nubilité et se quittait dès le mariage; tout au contraire, la Ceinture de chasteté était présentée par le mari à la femme le matin de la nuit de noces, comme excellemment propre à maintenir entre eux l’union et le bon accord en dissipant toutes ses défiantes appréhensions. Dans l’Aloysia du pseudo-Meursius, cette élégante peinture des mœurs du XVIe siècle, voici par quels arguments un mari, qui a bien ses raisons pour se tenir sur ses gardes, décide sa femme à en revêtir une. C’est elle-même, Tullia, qui raconte l’incident à son amie Ottavia: «Certes,» me dit-il, «je suis bien persuadé que tu es on ne peut plus honnête et chaste; néanmoins j’ai peur pour ta vertu, si toi et moi ne lui venons en aide.—Qu’ai-je donc fait pour qu’il te vienne à l’idée un soupçon pareil, mon cœur?» demandai-je; «quelle opinion as-tu de moi? Je n’entends pourtant pas m’opposer à ce que tu as pu résoudre.—Je veux,» reprit-il, «te mettre une Ceinture de chasteté; si tu es vertueuse, tu ne t’en fâcheras pas; dans le cas contraire, tu conviendras que c’est avec raison que je suis porté à agir de la sorte.—Je mettrai tout ce que tu voudras,» répliquai-je; «je n’existe que pour toi, je ne serai femme que pour toi, bien volontiers, isolée de tout le reste du monde, que je méprise ou que je déteste. Je ne parlerai pas même à Lampridio, je ne le regarderai même pas.—Ne fais pas cela,» s’écria-t-il; «au contraire, je veux que tu en uses avec lui familièrement, quoique honnêtement, et que ni lui ni moi nous n’ayons sujet de nous plaindre de toi: lui, si tu le traitais trop rudement, moi, si tu lui faisais trop bonne mine. La Ceinture de chasteté te permettra de vivre en pleine liberté avec lui, et me donnera vis-à-vis de Lampridio sécurité entière.» A l’aide d’un ruban de soie dont il m’entoura le corps au-dessus des reins, il prit alors la mesure, à la grosseur de mon corps, des dimensions que devait avoir la ceinture, puis, d’un autre ruban de soie, mesura l’intervalle de mes aines à mes reins. Cela fait: «J’aurai soin,» ajouta-t-il, «de te montrer ostensiblement combien je t’estime. Les chaînettes, qui doivent être recouvertes de velours de soie, seront en or; l’ouverture sera en or, et le grillage, en or aussi, sera extérieurement constellé de pierres précieuses. Un orfèvre, le plus renommé de notre ville, à qui j’ai souvent rendu des services, va s’appliquer à en faire le chef-d’œuvre de son art. Je te ferai donc honneur, tout en semblant te faire injure[89].»
Quel honneur! M. de Laborde[90] semble croire que les spécimens qui nous restent de ces engins sont dépourvus d’authenticité. «Des interprétations forcées,» dit-il, «ont donné une sorte d’existence légale à un conte et servi de passeport à des pièces curieuses de musées d’amateurs. Comme usage établi, ces Ceintures n’ont point existé, surtout chez une nation aussi spirituelle que la nôtre: comme lubie de quelque maniaque, elles peuvent avoir été forgées exceptionnellement. Je les rejette donc, et conseille aux amateurs d’en faire autant.» Qu’une telle pratique ait existé chez un peuple Européen à l’état de coutume générale, d’usage établi, nul ne le prétend; mais en Espagne, en Italie et même en France, les maris ou les amants jaloux qui ont jugé à propos d’y contraindre leurs femmes étaient peut-être plus nombreux qu’on ne pense. Quoi qu’en ait dit Molière, les verroux et les grilles sont des obstacles d’une efficacité réelle; l’efficacité sera bien plus grande encore si cette serrurerie est appliquée non seulement aux portes et aux fenêtres, mais à la personne même de la femme, rendue ainsi artificiellement invulnérable. A un point de vue très égoïste, le corps de la femme est comme le garde-manger des plaisirs de l’homme; quoi de plus simple que de mettre au garde-manger un cadenas, de peur que quelque intrus ne vienne faire main basse sur les meilleurs morceaux et dévorer les friandises?
En Europe, le plus ancien personnage dont l’histoire ou plutôt la légende fasse mention comme ayant appliqué à ses femmes ou à ses maîtresses un appareil de ce genre est Francesco da Carrara, le dernier seigneur souverain de Padoue au XIVe siècle. Freydier l’en considère comme l’inventeur. Il avait puisé ses renseignements dans l’abbé Misson (Voyage d’Italie, tome Ier, p. 112), qui dit avoir vu au Palais Ducal de Venise le buste de ce tyran «fameux par ses cruautés,» étranglé avec ses quatre enfants et son frère, par ordre du Sénat de Venise. «On y montre de plus,» ajoute-t-il, «un coffret de toilette dans lequel il y a six petits canons qui y sont disposés avec des ressorts ajustés d’une telle manière, qu’en ouvrant le coffret les canons tirèrent et tuèrent une dame, la comtesse Sacrati, à laquelle Carrara avait envoyé la cassette en présent. On montre avec cela de petites arbalètes de poche et des flèches d’acier dont il prenait plaisir à tuer ceux qu’il rencontrait sans qu’on s’aperçût presque du coup, non plus que de celui qui le donnait. Ibi etiam sunt seræ et varia repagula quibus turpe illud monstrum pellices suas occludebat[91].» Dulaure, après Freydier, a quelque peu brodé sur ce passage. Il prétend, ce que ne dit pas Misson, quoiqu’il le laisse entendre, que ses actes de cruauté traînèrent sur l’échafaud Francesco da Carrara; qu’un des chefs d’accusation relevés contre lui fut l’emploi des Ceintures de chasteté dont il avait cadenassé toutes les femmes de son sérail, et que l’on conserva longtemps un coffre rempli de ces Ceintures et Cadenas comme pièces de conviction dans le procès fait à ce monstre. Le désir tout naturel d’avoir quelques détails sur un procès si extraordinaire et sur un tyran Moyen-âge si bien réussi, nous a conduit à faire quelques recherches, et notre désappointement a été grand de ne rien trouver, ou de ne trouver que des faits en contradiction complète avec les assertions de Misson, de Freydier et de Dulaure. Francesco II da Carrara, dont les Chroniques Italiennes recueillies par Muratori parlent presque toutes et très longuement, car il joua un rôle considérable à la fin du XIVe siècle, fut bien étranglé dans sa prison à Venise, mais comme ennemi politique, pour s’être emparé de Vérone et de quelques villes Lombardes à la mort de Galéaz Visconti. Bloqué dans Padoue et forcé de capituler, il reprit les armes, après avoir feint d’accepter les conditions du vainqueur qui, s’étant emparé de lui, résolut de s’en défaire. Son procès et son exécution sont racontés dans leurs plus menus détails par Andrea Navagero (Storia della republica Veneziana), par Sanuto (Vite dei Duchi di Venezia), par l’auteur du Chronicon Tarvisianum, et surtout dans l’Istoria Padovana d’Andrea Gattaro; de son sérail, de ses femmes cadenassées, de la boîte à surprise qui tua la comtesse Sacrati, des arbalètes de poche, il n’est pas dit un traître mot. L’abbé Misson aura prêté une oreille trop confiante aux contes d’un cicerone fallacieux. Restent donc seulement ces Cadenas et ferrements qu’il a dû voir et dont l’existence paraît certaine, qu’ils provinssent de Francesco da Carrara ou de tout autre. Moins d’un siècle après ce voyageur, quand le président de Brosses visita le petit Arsenal du Palais des Doges, ces engins se trouvaient réduits à un seul, et le sérail du tyran, diminué dans la même proportion, ne se composait plus que d’une femme, son épouse légitime. «C’est aussi là,» dit le spirituel président, «qu’est un Cadenas célèbre dont jadis un certain tyran de Padoue se servoit pour mettre en sûreté l’honneur de sa femme. Il falloit que cette femme eût bien de l’honneur, car la serrure est diablement large!» (Lettres familières, XVIe). Voilà comment s’évanouissent les légendes quand on les examine d’un peu près.
Le président de Brosses n’ayant pas jugé à propos de nous décrire ce Cadenas, et la pudeur de l’abbé Misson l’ayant empêché de dire autre chose que quelques mots, en Latin, de ceux qu’il avait vus, nous ne pouvons que conjecturer ce qu’ils étaient. Les divers systèmes employés dans la construction de ces appareils ingénieux nous sont heureusement connus, soit par des descriptions précises, soit par des spécimens encore existant dans les collections publiques. Le plus simple est celui d’une des Ceintures de chasteté conservées au Musée de Cluny. L’occlusion est formée par un bec d’ivoire rattaché par une serrure à un cerceau d’acier muni d’une crémaillère. Le bec d’ivoire, dont la courbe suit celle du pubis et s’y adapte exactement, est creusé d’une fente longitudinale pour le passage des sécrétions naturelles; la crémaillère permet d’ajuster à la taille le cerceau, qui est recouvert de velours, pour ne pas blesser les hanches, et on la maintient au cran voulu en donnant un tour de clef. Une tradition que rien ne justifie prétend que cette Ceinture est celle dont Henri II revêtait Catherine de Médicis; son exiguïté n’aurait pas permis de l’ajuster à une femme d’un aussi riche embonpoint que l’était la reine, à qui un soldat fit la réponse rapportée par Brantôme. Elle demandait pourquoi les Huguenots avaient donné son nom à une énorme couleuvrine:—«C’est, Madame,» lui dit l’homme, «parce qu’elle a le calibre plus grand et plus gros que toutes les autres.»
La Ceinture de chasteté décrite par N. Chorier dans l’ouvrage cité plus haut reposait sur une combinaison différente: un grillage d’or était maintenu fixe sur le pubis par quatre chaînettes dont deux, soudées au haut de la grille, s’attachaient par devant à la ceinture; deux autres s’attachaient par derrière en passant sous les cuisses.