»Je vous en fais seigneur dès or,

»Et desseur tout serez en maistre,

»Et si l’aim plus que mon œil destre:

»Car c’est m’honneur, c’est ma richesse,

»C’est ce dont puis faire largesse...»

Agnès de Navarre écrivait à ce même Guillaume de Machault: «Ne veuilliez mie perdre la clef du coffre que j’ai, car si elle estoit perdue, je ne croi mie que j’eusse jamais parfaite joie. Car, par Dieux! il ne sera jamais deffermé d’autre clef que celle que vous avez, et il le sera quand il vous plaira.» Guillaume répondait à Agnès: «... Quant à la clef que je porte du très riche et gracieux trésor qui est en coffre où toute joie, toute grace, toute douceur sont, n’ayez doubte qu’elle sera très-bien gardée, se à Dieu plaist et je puis. Et la vous porterai le plus briément que je porrai, pour veoir les graces, les gloires et les richesses de cest amoureux trésor.» Des commentateurs ont pensé que, pour assurer son amant de sa constance, Agnès de Navarre portait de son plein gré une Ceinture de chasteté dont elle avait donné la clef à Guillaume de Machault; mais on peut interpréter ces passages dans un sens tout allégorique et immatériel, assez conforme au symbolisme raffiné des fidèles d’Amour.

De la fin du XVIe siècle au milieu du XVIIIe, les indications relatives à l’emploi des Ceintures de chasteté, sans être bien nombreuses, laissent pourtant croire que le quincaillier de Brantôme avait eu des successeurs. M. Niel, dans ses Portraits du XVIe siècle, cite une gravure satirique dont on pourrait conclure que Henri IV était soupçonné de prendre ce genre de sûreté avec une de ses maîtresses. Elle est intitulée: Du coqu qui porte la clef et sa femme la serrure, et représente assise sur un lit une femme nue, dans laquelle on reconnaît les traits de la marquise de Verneuil. Celle-ci a autour du corps une Ceinture à cadenas dont elle remet la clef au Béarnais; mais derrière les rideaux du lit la chambrière présente une seconde clef à un galant gentilhomme, qui tire sa bourse pour la payer.

Voltaire eut l’occasion, dans sa jeunesse, d’en voir et d’en palper une, bien authentique, celle-là, et solidement verrouillée autour du corps d’une de ses premières maîtresses, qu’il désigne sous le nom resté mystérieux de Mme de B...; c’est ce qui nous a valu le joli conte du Cadenas. L’auteur, dit une note de l’édition de Kehl, avait environ vingt ans quand il fit cette pièce, adressée en 1716 à une dame contre laquelle son mari avait pris cette étrange précaution; elle fut imprimée pour la première fois en 1724.

Les Ceintures de chasteté n’étaient donc pas d’un emploi aussi rare qu’on serait tenté de le croire à première vue, et nous en trouvons encore une preuve dans le plaidoyer de Freydier, avocat de Nimes, en faveur de la malheureuse que son amant forçait à s’embarrasser de cette prison portative, quand il allait en voyage. Ce plaidoyer est antérieur à 1750, année où il a été imprimé pour la première fois. Pour bien connaître l’affaire, il nous faudrait avoir le reste du dossier, la défense de la partie adverse et surtout le jugement, dont les considérants ne pouvaient manquer d’être curieux; mais la harangue de l’avocat Nimois a été seule sauvée de l’oubli. Un Nicolas Chorier aurait peut-être tiré de cette cause grasse un meilleur parti; cependant, tel qu’il est, ce morceau mérite d’être apprécié des connaisseurs. C’est, en tout cas, le dernier document positif que nous ayons sur la matière; il termine la série des renseignements que l’on peut réunir sur un usage très probablement tombé aujourd’hui en pleine désuétude.

Août 1883.