Rabelais (Pantagruel, III, XXVI) fait dire à Panurge: «Le Diantre, celluy qui n’a point de blanc en l’œil, m’emporte doncques ensemble, si je ne boucle ma femme à la Bergamasque, quand je partiray hors de mon serrail!» locution qui ferait croire que les Bergamasques usaient encore plus communément que tous les autres Italiens de ces sortes de clôture mécanique, ou que les serruriers de Bergame avaient acquis en ce genre de fabrication la supériorité des armuriers de Tolède pour la trempe des fines lames d’épées. Dans les Mémoires du comte de Bonneval sont racontés les amours de cet aventurier célèbre avec une dame de Côme qui se trouvait porter une de ces Ceintures. Il n’était pas possible de la couper ou de la découdre sans qu’on s’en aperçût, et sa vie en dépendait. Bonneval tue en duel le mari et est obligé de s’enfuir à Vienne où, l’histoire ayant transpiré, les dames de la haute aristocratie et l’empereur François-Joseph lui font mille questions sur ce curieux instrument, inconnu en Autriche. Mais ces Mémoires sont apocryphes. Particularité assez étrange, autant on trouve de renseignements sur les Ceintures de chasteté Italiennes dans les auteurs Français, autant les Italiens sont muets là-dessus. On n’y relève, à notre connaissance, aucune allusion dans leurs conteurs du XVe et du XVIe siècle, si féconds pourtant en histoires d’amours, en mésaventures conjugales, en vengeances de maris jaloux. Explique qui voudra cette anomalie.
Quoi qu’il en soit, la mode faillit s’en introduire chez nous, sous Henri II. Brantôme (Dames galantes, Discours 1er) parle d’un quincaillier «qui apporta une douzaine de certains engins à la foire de Sainct-Germain pour brider le cas des femmes; ils estoient faits de fer et ceinturoient comme une ceinture, et venoient à prendre par le bas et se fermer à clef; si subtilement faits, qu’il n’estoit pas possible que la femme, en estant bridée une fois, s’en peust jamais prévaloir pour ce doux plaisir, n’ayant que quelques trous menus pour servir à pisser.
»On dit qu’il y eut quelque cinq ou six marys jaloux fascheux, qui en acheptèrent et en bridèrent leurs femmes de telle façon qu’elles purent bien dire: Adieu bon temps! Si y en eut-il une qui s’advisa de s’accoster d’un serrurier fort subtil en son art, à qui ayant montré le dit engin, et le sien et tout, son mary estant allé dehors aux champs, il y appliqua si bien son esprit qu’il lui forgea une fausse clef, que la dame le fermoit et ouvroit à toute heure, quand elle vouloit. Le mary n’y trouva jamais rien à dire; elle se donna son saoul de ce bon plaisir, en dépit du fat jaloux cocu de mary, pensant vivre toujours en franchise de cocuage. Mais ce méchant serrurier, qui fit la fausse clef, gasta tout, et si fit mieux, à ce qu’on dit, car ce fut le premier qui en tasta et le fit cornard. On dit bien plus qu’il y eut beaucoup de gallants honnestes gentilshommes de la Cour, qui menacèrent de telle façon le quincaillier, que, s’il se mesloit jamais de porter de telles ravauderies, qu’on le tueroit, et qu’il n’y retournast plus, et jettast tous les autres qui estoient restez dans le retrait, ce qu’il fit. Et depuis onc n’en fut parlé, dont il fut bien sage, car c’estoit assez pour faire perdre la moitié du monde, à faute de ne le peupler, par tels bridements, serrures et fermoirs de nature, abominables et détestables ennemis de la multiplication humaine.»
L’introduction et l’emploi de ces engins en France remonterait beaucoup plus haut que le règne de Henri II, si l’on prenait au pied de la lettre certaines paroles assez obscures des écrivains du XVe siècle. Guillaume de Machault disait, par exemple, en parlant d’une de ses maîtresses:
A donc la belle m’accola...,
Si attaingnit une clavette
D’or, et de main de maistre faite,
Et dist: «Ceste clef porterez,
»Ami, et bien la garderez,
»Car c’est la clef de mon trésor.