Deux ouvrages que l’on confond le plus souvent, un Poème et un Dialogue en prose, portent le titre de Puttana errante; tous les deux étaient attribués autrefois à Pietro Aretino, qui n’a fait ni l’un ni l’autre.
Le Poème, parodie bouffonne des romans de chevalerie et œuvre de Lorenzo Veniero, le meilleur disciple de l’Arétin, est plus ancien que le Dialogue. Son auteur, jeune patricien qui occupa de hautes charges dans la République et fut le père d’un prélat, Maffeo Veniero, évêque de Corfou, l’avait composé dans sa jeunesse. Ce Lorenzo Veniero fut peut-être un homme d’État distingué, mais ce fut certainement un amoureux vindicatif. Les deux petits poèmes qui nous donnent une idée très suffisante de sa verve satirique et qui ont transmis son nom à une postérité déjà reculée, la Puttana errante et la Zaffetta, sont des diatribes d’une violence extrême, d’une exagération monstrueuse, dirigées contre deux belles et bonnes filles qui avaient eu le grand tort de coucher avec lui. L’une, la Zaffetta, lui ferme un soir sa porte en lui faisant dire par sa chambrière qu’elle ne peut le recevoir: c’en est assez à l’irascible gentilhomme-poète pour qu’il la livre, par métaphore seulement, espérons-le, aux brutalités des garçons d’auberge et des pêcheurs de Chioggia. L’autre, il la soupçonne de lui avoir escamoté sa bourse pendant qu’il la caressait, ce dont elle était coutumière, nous dit-il: pour s’en venger, il lui compose une effroyable généalogie de coupe-jarrets, de sbires et de filous, la promène en errante Paladine, en Marphise d’un nouveau genre, à travers toutes les villes de l’Italie, qu’elle régale du spectacle de ses lubriques prouesses, et, dans le triomphe que finalement on lui décerne à Rome, il fait figurer à la queue du cortège un énorme char rempli des larcins que ses mains rapaces ont opérés partout. Tel est le sujet des quatre Chants de la Puttana errante.
L’ouvrage en prose qui porte le même titre, par supercherie, est très inférieur au poème en mérite littéraire, mais il est beaucoup plus connu; c’est de lui qu’entendent parler Libri, Ch. Nodier, et bien d’autres, lorsqu’ils appellent l’Arétin l’auteur de la Puttana errante. On ne sait pas au juste l’époque où ce titre a été appliqué, sans que rien le justifiât, au premier des Dialoghi doi di Ginevra e Rosana, parus dans la seconde moitié du XVIe siècle, sous le couvert du nom illustre de Pietro Aretino, dont ils ne rappellent en rien le style ni la manière. La plus ancienne édition datée que l’on ait de ces deux Dialogues est de 1584. Sont-ce les Elzévirs qui, en donnant en 1660 leur édition des Ragionamenti, ont eu l’idée de détacher le premier du second, d’en rajeunir le style, de changer les noms des interlocutrices, et d’intituler l’ouvrage: La Puttana errante, ovvero Dialogo di Maddalena e Giulia, pour satisfaire la curiosité des lecteurs, qui demandaient la fameuse Putain errante de l’Arétin? ou bien la supercherie leur est-elle antérieure, comme on peut le conjecturer d’une édition de Venezia, senz’anno, citée dans le Catalogue de Floncel, où déjà le premier Dialogue, séparé de l’autre, porte le titre de Puttana errante? La question n’a qu’une importance secondaire. Nous savons par une lettre de Francesco Coccio à Lionardo Parpaglioni, réimprimée par les anciens éditeurs des Ragionamenti, que de semblables fraudes avaient lieu du vivant même de l’Arétin, et que les mauvais plaisants n’attendirent pas sa mort pour lui attribuer leurs propres élucubrations. «C’est un péché,» dit-il, «que Sa Seigneurie n’ait pas recueilli la multitude de gentilles œuvres qu’elle a composées; il est bien vrai qu’elles ne sont pas perdues et que le duc de Mantoue en a un grand nombre, mais le mal, c’est que beaucoup de gens qui veulent se donner du crédit mettent son nom à leurs sottises. Laissons faire: un Michel-Ange, un Sansovino, un Sebastiano del Piombo resplendiraient jusque dans les ténèbres!» Ce bon Coccio, admirateur fervent de celui qu’il appelle «l’homme divin», s’exagérait évidemment la perspicacité des connaisseurs; de même qu’une quantité innombrable de vieilles croûtes enfumées sont pieusement reçues dans nos Musées comme de Sebastiano del Piombo, qui était un grand paresseux et n’aurait jamais pu tant produire, quand bien même il eût été le plus infatigable peintre de son temps: de même les Dialoghi doi di Ginevra e Rosana, la Puttana errante qu’on en a tirée postérieurement, le Zoppino, les Dubbii amorosi, une quinzaine de sonnets apocryphes ajoutés aux Sonetti lussuriosi, etc., sont encore attribués sans hésitation à Pietro Aretino par bon nombre de lettrés.
La similitude du titre lui a fait également attribuer la Puttana errante en vers, avec d’autant plus de facilité que ses contemporains l’en avaient cru l’auteur, et il s’est établi de bonne heure, entre deux ouvrages si différents, une confusion dont les bibliographes les plus experts ne se sont pas toujours tirés à leur honneur. Ceux qui, en les distinguant l’un de l’autre, comme La Monnoye, les ont cru tous deux de l’Aretino, ne se sont trompés que légèrement en comparaison de ceux qui affirment, comme Severio Quadrio, que le Poème est le Dialogue mis en vers: il n’y a pas la moindre conformité entre les deux; Osmont commet une méprise du même genre lorsqu’il considère le Dialogue de Magdelaine et de Julie comme la traduction Française du Poème. Bayle restitue bien le Poème à Lorenzo Veniero, l’Arétin l’ayant désavoué, dit-il, ce qui est vrai, mais il ajoute que l’auteur y traite au long de i diversi congiungimenti jusqu’au nombre de trente-cinq, et Forberg[97], croyant Bayle sur parole, nous conte que Lorenzo Veniero, noble Vénitien, «a pris sur lui d’énumérer, dans la Puttana errante, jusqu’à trente-cinq manières de faire l’amour;» ils parlent du poème, c’est évident, et les trente-cinq postures, abusivement dites de «l’Arétin», ne se trouvent que dans le Dialogue en prose, dont ni l’Arétin ni le Veniero n’est l’auteur. Ces erreurs seraient singulières s’il s’agissait de tous autres livres, mais la grande rareté de ceux-ci les rend excusables. La Puttana errante en prose, ou Dialogo di Maddalena e Giulia, c’est-à-dire la première partie des Dialoghi doi di Ginevra e Rosana rajeunie de style et pourvue d’un titre qui ne lui convient aucunement, se trouve encore avec assez de facilité, grâce à sa réimpression dans l’édition des Ragionamenti due aux Elzévirs (Cosmopoli, 1660, in-8o); mais le Poème de Veniero, quoiqu’il ait eu au moins deux éditions, l’une sans nom d’auteur, l’autre portant, par plaisanterie, le nom de Maffeo Veniero, l’évêque de Corfou, est d’une grande rareté. Pour le réimprimer et le traduire[98], on n’a pu s’en procurer aucun exemplaire, et on a eu recours, comme pour la Tariffa delle Putane, à une copie manuscrite de Tricotel, probablement prise sur les nos Y2 1445 et Y2 1455 de la Bibliothèque Nationale.
Une autre méprise, capitale également, a été commise par des bibliographes mieux informés, Brunet et Hubaud. Elle consiste à croire que, dans ses deux poèmes, Lorenzo Veniero met en scène la même héroïne. Brunet semble n’en faire qu’un seul: «La Puttana errante, La Zaffetta (Venezia, 1531); petit ouvrage très rare, bien digne de l’Arétin par les obscénités dont il est rempli, mais qui lui a été faussement attribué. Lorenzo Veniero, noble Vénitien, en est le véritable auteur. Il le publia pour se venger d’une courtisane de Venise appelée Angela, qu’il désigne sous le nom injurieux de Zaffetta, c’est-à-dire, en langue Vénitienne, fille d’un sbire. Dans le premier poème, il décrit la vie de cette femme; dans le second, la vengeance aussi brutale que cruelle qu’il prit des torts qu’elle avait eus à son égard.» C’est une conjecture très mal fondée. Hubaud, qui a redressé les erreurs de tous les autres bibliographes, a repris celle-ci pour son propre compte et lui a donné une vie nouvelle en en faisant la base même de son travail: Dissertation littéraire et bibliographique sur deux petits poèmes Italiens composés dans le XVIe siècle (1854, in-8o); par exemple, pour déterminer l’âge de la Zaffetta, il met à son actif les courses vagabondes de la Putain errante à travers les principales villes de l’Italie.
La Zaffetta et l’héroïne de la Puttana errante sont deux femmes tout à fait distinctes: la dernière s’appelait Elena Ballarina. Une remarque que Hubaud aurait pu faire, c’est que la Putain errante assiste au sac de Rome, en 1527, qu’elle a déjà accompli la plupart de ses voyages (il ne lui reste plus qu’à se rendre à Naples), et que l’auteur la représente comme une vieille vache effondrée, hors de service; or la Zaffetta, lors de son horrible aventure à Chioggia, en 1531, est une fillette, ayant encore le lait à la bouche:
Ch’è fanciullina et ha il latte in bocca;
quatre ans de plus n’avaient pourtant pas pu la rajeunir!
Et puis, comment s’imaginer qu’un trente et un était pour faire peur à une si valeureuse Paladine, qu’elle pleure à chaudes larmes d’avoir à ses trousses une douzaine ou deux de pêcheurs, elle qui vient de courir toute l’Italie précisément à la recherche d’aventures de ce genre? Partout, à Venise, à Padoue, à Ferrare, à Florence, elle a invité les plus redoutables champions à venir par bandes jouter avec elle, et finalement, à Rome, elle a convié l’armée entière du connétable de Bourbon à lui passer sur le corps; le petit trente et un de Chioggia, bien loin de lui être un châtiment, aurait été pour elle un régal.