Sur les soixante ans, une bonne petite chambrette,

Chaude l’hiver et fraîche l’été...

il se souhaite de mourir d’apoplexie à quatre-vingt-dix ans: les Destins n’ont pas tout à fait exaucé son vœu, mais il atteignit néanmoins un âge assez avancé. Il fut le dernier rejeton d’une vieille famille patricienne, inscrite dès la plus haute antiquité sur le Livre d’or, qui avait fourni un grand nombre de magistrats à la Sérénissime République et possédé, dit-on, dans des temps très reculés, la souveraineté de l’île de Paphos (Baffo, en dialecte Vénitien), d’où elle aurait tiré son nom. C’est peut-être un conte; nous empruntons cette assertion à Philarète Chasles, qui, parlant de la vie facile, ou plutôt dissolue, que tout le monde menait à Venise au temps de notre poète, en fait mention incidemment. «Ceux-ci,» dit-il, «jouent beaucoup; ceux-là vivent d’emprunts; d’autres de quelque chose de pis: il y en a dont les sœurs sont jolies et les femmes avenantes; l’argent est rare, le commerce ordinaire ne produit rien. Certains enseignent l’art d’aimer à la jeunesse des deux sexes, comme fit le seigneur Paphos, transformé en Baffo, lequel tirait de cette île Cyprine son nom et sa généalogie, s’en vantait, honorait Vénus comme sa déesse unique, et imprimait à soixante-cinq ans, sénateur, patricien, et des plus considérables, le glorieux monument de ses quatre monstrueux volumes d’impudicités, devenus le Manuel de leur genre, et qu’il signa.» Nous avons vainement cherché, dans les nombreux hymnes à Vénus du recueil, l’endroit où Baffo aurait tiré gloire de cette généalogie Cyprine; le Canzone qui commence par

Nell’isola di Baffo...

lui offrait cependant une occasion bien favorable de rappeler ce souvenir de famille[105]. En revanche, nous savons par lui-même et par son épitaphe[106] que les Baffo eurent l’honneur de fournir une sultane à l’Empire Ottoman. Un de ses ancêtres, nous raconte-t-il, allait fonder un comptoir à Corfou, accompagné de sa femme et de sa fille; ils furent capturés par des corsaires, et la fille, qui était d’une grande beauté, enfermée dans le harem du Grand Seigneur, ne tarda pas à devenir sultane favorite. Elle eut un fils qui régna après que le père se fut fait crever à force de faire l’amour, dit Baffo, et sur lequel elle exerça aussi un grand ascendant. Il ne nous donne malheureusement pas le nom de ces deux Princes, qui le touchèrent de si près, et se contente de tirer du fait une réflexion très judicieuse: c’est que, si les Sultans ont quelques gouttes de son propre sang dans les veines, rien d’étonnant à ce qu’ils soient si paillards:

...Ah! se del sangue mio

Ghe xe dentro in le vene dei Sultani,

No stupisso se i fotte come cani!

Le fameux Casanova de Seingalt, dans sa jeunesse, connut beaucoup Baffo, qui remplit près de lui durant quelques années le rôle officieux de tuteur. Baffo était grand ami de son père et, bien probablement, plus grand ami encore de sa mère, qui jouait la comédie à Venise et s’y faisait fort applaudir. Quelques-uns de ces Sonnets où Baffo parle, sans les nommer expressément, d’actrices alors en vogue, ont peut-être été composés pour elle. Casanova raconte qu’à l’âge de huit ou neuf ans, il fit avec sa mère et lui un petit voyage de Venise à Padoue, par le canal de la Brenta, et donna au poète une preuve de la précocité de son intelligence. Voyant que le bateau semblait immobile, tandis que les arbres s’enfuyaient avec rapidité le long des rives: «Il se peut donc,» se serait écrié Casanova, «que le soleil ne marche pas non plus, et que ce soit nous au contraire qui marchions d’Occident en Orient!» Là-dessus sa mère de le gronder de sa bêtise, et un de leurs compagnons de voyage, un Grimani, de déplorer son imbécillité; «mais M. Baffo,» poursuit le narrateur, «vint me rendre l’âme. Il se jeta sur moi, m’embrassa tendrement, et me dit: «Tu as raison, mon enfant; le soleil ne bouge pas; prends courage, raisonne toujours comme cela et laisse rire.» Ma mère, surprise, lui demanda s’il était fou de me donner des leçons pareilles; mais le philosophe, sans même lui répondre, se mit à m’ébaucher une théorie faite pour ma raison enfantine. Ce fut le premier vrai plaisir que je goûtai dans ma vie.» C’était Baffo qui avait décidé sa mère à le mettre en pension à Padoue, l’air de Venise lui étant tout à fait malsain, et Casanova dit à ce propos qu’il lui fut vraisemblablement redevable de l’existence. Il aurait bien dû, ne fût-ce que par reconnaissance, nous transmettre sur l’homme privé quelque appréciation personnelle, qui, venant de lui, si fin observateur, nous serait bien utile. Il se borne à l’appeler «sublime génie, poète dans le plus lubrique de tous les genres, mais grand et unique... Il est mort vingt ans après,» ajoute-t-il, «le dernier de son ancienne famille patricienne; mais ses poèmes, quoique licencieux, ne laisseront jamais mourir son nom. Les inquisiteurs d’État de Venise auront par esprit de piété contribué à sa célébrité, car en persécutant ses ouvrages manuscrits, il les firent devenir précieux; ils auraient dû savoir que spreta exolescunt

Baffo, comme le dit très bien Casanova, fut un grand poète et surtout un poète unique. Il n’a chanté que le plaisir sensuel, mais avec quelle originalité d’esprit, quelle incroyable fécondité d’imagination! Horace[107] blâme celui qui entreprend d’être merveilleusement varié dans un sujet toujours le même: s’il revenait au monde pour lire Baffo, et la chose en vaudrait la peine, il changerait évidemment d’avis. A ne parcourir que sommairement les titres des six cents petits poèmes, Sonnets, Madrigaux et Canzones, dont se compose l’œuvre du jovial Vénitien, à ne jeter sur ses vers qu’un coup d’œil distrait et en voyant qu’une demi-douzaine de mots, toujours les mêmes, reviennent continuellement, on le croirait volontiers d’une insupportable monotonie: on se tromperait de beaucoup. Le poète ne s’est pas répété une seule fois dans ces étonnantes variations sur un seul thème. Une imagination aussi Priapique ne s’est jamais manifestée avec autant d’ingéniosité, et aussi avec autant de franchise. Baffo chante la Vénus prodigieuse, chère aux Italiens, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde; il raconte ses exploits, ses bonnes fortunes, ses jouissances solitaires ou partagées, et décrit des débauches imaginaires ou réelles avec un cynisme dont rien n’approche. Des rêves lubriques ne cessent de hanter son cerveau: tantôt il se représente, en les amplifiant, les grandes orgies Romaines; tantôt il construit un temple immense où tournoient des rondes d’une lasciveté poussée jusqu’à la frénésie; tantôt il fonde un couvent dont il se fait l’abbé: le nouvel Ordre a ses règles, ses austérités, ses psaumes et ses cérémonies; on devine les ouvrages sacrés qu’il met dans les mains des Nonnes; tantôt il prend à partie un peintre et lui commande une galerie qui exigerait le pinceau d’un Jules Romain.