Toutes ces folies se pardonnent à la faveur de l’esprit, de la bonne humeur, de la drôlerie vraiment comique, et parfois même de la grâce que l’auteur répand à pleines mains. Baffo manie le joli dialecte Vénitien avec une aisance merveilleuse et il a une variété de mètres, une richesse d’images que pourraient envier bien des poètes plus sérieux. Malgré tant de documents que nous possédons sur la vie à Venise au XVIIIe siècle, les Mémoires de Casanova, d’Alfieri, de Lorenzo da Ponte, de Gozzi, les comédies de Goldoni, il nous manquerait quelque chose si nous n’avions pas Baffo et le récit de ses promenades nocturnes sur la Piazza, de ses rencontres avec les courtisanes et les filles de théâtre, de ses parties fines à l’Osteria et au Ridotto, ses tableaux si animés des fameuses fêtes de l’Ascension et tant d’autres pages exquises. Comme écrivain, par la brutalité voulue de ses expressions, il réagit contre la langue guindée et solennelle des Académies, contre les fadeurs des Dorats Italiens dont il parodie burlesquement les hyperboles, les périphrases et les subtilités. Pendant que les poètes de son temps mettaient à la Muse du rouge et des mouches, Baffo la troussait, comme il le dit, et la faisait parler en sgualdrina, en gourgandine Vénitienne. Disons d’ailleurs que les obscénités énormes dont il se vante, les goûts d’empereur Romain qu’il affiche, tout cela n’était que jeu d’esprit. Il avoue spirituellement qu’il se les donnait par pur caprice, rien que pour montrer la bonne veine en poésie et pour ne pas faire de tort à sa nation:
Mi buzaro un tantin per bizzaria,
Sol per mostrar la vena in poesia,
E pò per no far torto alla nazion.
Ailleurs encore et en maints endroits, il va jusqu’à laisser percer une répugnance profonde pour des pratiques auxquelles on le croirait adonné avec ferveur, sans prendre souci de la singulière contradiction qu’offrent ces passages avec tout le reste de ses œuvres. Baffo travaille dans l’impudicité sans être personnellement impudique, de même que Corneille, par exemple, travaillait dans l’héroïsme, sans être lui-même un Auguste, un Polyeucte ou un Nicomède. Mais son idée à lui est beaucoup plus bizarre et il ne risque pas de rencontrer un grand nombre d’imitateurs.
Ses sonnets politiques et philosophiques, où il trouve néanmoins moyen d’introduire les objets de ses méditations habituelles, tout en étant aussi plaisants que les autres, montrent dans Baffo un esprit indépendant, un libre penseur déterminé, en même temps qu’un patriote digne des jours héroïques de Venise. Ce Diogène était un moraliste à sa façon. Ceux qu’il lance contre les moines, le clergé et Clément XIII lui auraient attiré, par leur virulence, bien des désagréments avec l’Inquisition, s’il n’avait eu la précaution de ne rien laisser imprimer de son vivant. Cette impiété a semblé plus coupable encore que tout le reste à un critique de la Revue des Deux Mondes[108], M. Ferrari. «Baffo,» dit-il, «provoque le fou rire sur tout ce qu’il y a de plus grave et de plus respecté. Ici c’est le Couvent avec ses règles, ses austérités, ses dévotions, qui devient un temple de Priape; là c’est l’ombre de Bonfadio, l’historien cynique de Gênes, qui revient de l’autre monde pour dire à Baffo qu’il a cherché Dieu partout, mais qu’il ne l’a trouvé nulle part; ailleurs c’est Baffo lui-même qui fait des sonnets d’outre-tombe pour débiter toutes sortes d’obscénités. Puis on rencontre une foule d’observations, de réflexions, de railleries sur Dieu, sur l’Enfer, sur l’honneur, sur la vertu, ou bien l’apologie du vice, la religion du Soleil et une foule d’autres choses destinées à achever l’éducation des dilettanti. Cinquante ans auparavant le poète aurait été étranglé; mais les temps étaient changés, et il put se moquer des nonnes, des papes, des religieux, sans que l’attention du Conseil des Dix fût éveillée par ces débauches poétiques.» Nous savons au contraire, par Casanova, que les Inquisiteurs d’État firent rechercher ses manuscrits en les pourchassant de leur mieux, et Baffo nous dit quelque part que, pour ne pas être inquiété, il dut promettre au farouche tribunal de se montrer plus circonspect à l’avenir.
Ami de son repos et de ses aises, Baffo ne voulut briguer ni les honneurs ni les charges publiques. Il fut cependant élu membre de la Quarantia, Cour suprême de Justice à Venise, après une lutte où il eut pour compétiteur un certain Pagnecca, et dont il a retracé avec bouffonnerie les péripéties diverses dans quelques-uns de ses sonnets: rien ne dit qu’il ne fut pas un magistrat sérieux, quoiqu’il nous ait donné çà et là de plaisantes parodies d’arrêts. Possesseur d’un magnifique palais construit par le Sansovino, il semble n’y avoir eu pour vivre que des débris fort modestes de l’ancienne opulence de sa famille; il y vivait dans un coin de la cuisine, faute d’argent:
Ce Baffo qui demeure place San-Maurizio,
Entre l’église et le fameux Cordelina,
Dans un Palais qui confine au ciel,