Il existe, en langue Arabe, un ouvrage qui n’est pas sans offrir quelque similitude avec les Kama Sutra de Vatsyayana: c’est le Jardin parfumé du cheikh Sidi Mohammed el Nefzaoui, composé au commencement du XVIe siècle, environ l’an 925 de l’Hégire. L’auteur, dont le surnom, el Nefzaoui, indique qu’il était de Nefzaoua, petite ville située au sud du royaume de Tunis, n’est du reste connu que par cet ouvrage, mais il s’y montre un homme d’assez vaste érudition, ayant plus de connaissances en littérature et en médecine que n’en ont communément les Arabes. Il paraît avoir rédigé ce traité d’Érotologie d’après les ordres du grand vizir du bey de Tunis alors régnant, curieux sans doute de posséder un manuel où tout ce qui regarde l’amour et les rapports sexuels serait exposé dans un ordre méthodique: classification des plaisirs, diverses manières de les goûter, préceptes d’hygiène, composition des baumes et parfums, recettes aphrodisiaques, dont les Orientaux, épuisés de bonne heure, sont particulièrement friands, etc. Le cheikh Sidi Mohammed s’est acquitté de sa tâche avec un remarquable talent; excellent conteur et bon poète, il a de plus assaisonné le tout de quantité d’historiettes divertissantes et de fragments de pièces de vers, qui donnent encore plus de saveur à un sujet déjà fort attrayant par lui-même. Nous en citerons quelques-uns, d’après la traduction faite il y a trente-cinq ans par un officier de notre armée Algérienne, qui ne l’a signée que de ses initiales, traduction restée longtemps manuscrite, et autographiée, en 1876, à trente-cinq exemplaires, par les soins d’une réunion de militaires[132].

Le Jardin parfumé jouit d’une grande réputation chez les Arabes; cependant, contrairement à l’habitude des Orientaux, qui est d’écrire de longs commentaires sur les ouvrages renommés, ils n’en ont rédigé aucun sur celui-ci. «Ne serait-ce pas,» se demande le traducteur, «à cause de la nature des sujets qui y sont traités, et qui aurait effrayé des esprits sérieux? Mais quoi de plus important que l’étude des principes sur lesquels repose le bonheur de l’homme et de la femme, en raison de leurs relations mutuelles, relations qui toutes sont assujetties à des causes de caractère, de santé, de tempérament, de constitution, qu’il appartient au philosophe d’approfondir? Ne craignons pas, dit excellemment Maupertuis, de comparer les plaisirs des sens avec les plaisirs les plus intellectuels; ne nous faisons pas l’illusion de croire qu’il y ait des plaisirs d’une nature moins noble les uns que les autres: les plaisirs les plus nobles sont ceux qui sont les plus grands[133]

Le cheikh Sidi Mohammed n’a divisé son livre sur les choses de l’amour ni en cent mille chapitres, comme Dieu, à l’origine du monde, d’après ce que nous rapporte Vatsyayana, ni en mille ou en cinq cents, comme Shvetaketou et Nandi; il s’est contenté de vingt et un, dont voici les titres:

Le livre débute par une sorte d’hymne où éclate l’amour passionné de la femme et de ses perfections; c’est de la poésie d’une sensualité brutale et qui cependant reste profondément religieuse, par un mélange auquel nous ne sommes pas accoutumés:

«Louange à Dieu qui a mis le plus grand plaisir des hommes dans les parties naturelles des femmes, et qui a fait consister celui des femmes dans les parties naturelles des hommes!

»Il n’a donné de bien-être aux parties des femmes, il ne leur a accordé de satisfaction et de bonheur, qu’elles n’aient été pénétrées par les organes du mâle; de même les parties sexuelles du mâle n’ont ni repos ni tranquillité, qu’elles ne soient entrées dans celles de la femme.

»Le Tout-Puissant a plongé les femmes dans une mer de splendeur, de volupté et de délices, couvertes de vêtements précieux, avec des ceintures éclatantes et des sourires excitants.

»Il leur a donné des yeux inspirant l’amour et des cils tranchants comme des glaives étincelants.

»Qu’il soit donc exalté et élevé, celui qui a créé les femmes et leurs beautés, avec des chairs appétissantes; qui les a dotées de cheveux, de taille, de gorge, de seins qui se gonflent et de gestes amoureux, appelant le désir!»