Et ainsi je ne puis échapper à ces deux furies.
Si tu veux vivre en homme généreux, le cœur libre
Et les mains ouvertes, reste célibataire.
Si tu ne le peux, ne prends qu’une femme:
Une femme à elle seule peut satisfaire deux armées!»
Le Calife rit de cette poésie à se renverser en arrière, et, pour le plaisir qu’il a eu, fait cadeau à Bahloul d’une robe lamée d’or. Hamdouna, fille de Mahmoud et épouse du Grand Vizir, aperçoit le bouffon, du haut des terrasses du palais, et dit à sa négresse: «Par le Dieu de la Mecque! voilà Bahloul revêtu d’une belle robe dorée; de quel stratagème pourrai-je me servir pour la lui prendre?» La négresse a beau lui dire que Bahloul est bien plus rusé qu’elle: «Il faut que cela soit,» dit Hamdouna, et elle lui envoie sa négresse. «Oh! Bahloul,» dit-elle en l’apercevant, je crois que tu es venu ici pour m’entendre chanter,» car elle avait pour le chant un talent merveilleux; puis elle lui fait servir des gâteaux et des sorbets. «Je ne sais pourquoi je me figure,» ajoute-t-elle, «que tu te dépouilleras volontiers de ta robe pour m’en faire don.—Oh! maîtresse,» répond Bahloul, «j’ai fait serment de ne la donner qu’à celle à laquelle j’aurai fait ce que l’homme fait à la femme.—Tu sais donc ce que c’est, ô Bahloul?—Celui-ci prend, celui-là donne,» dit le bouffon; «celui-ci vend, celui-là achète; pour moi, toutes ces choses sont sans attrait: ma seule pensée est l’amour et la possession des belles femmes.» Or Hamdouna était éblouissante, par sa taille et par l’harmonie de ses formes. Elle veut que Bahloul lui dise des vers; il lui en récite qu’il improvise, passionnés, lubriques; elle commence à s’émouvoir.
«Lorsque Hamdouna eut entendu ces paroles, elle se pâma. Tantôt elle se disait: «Je me donnerai à lui;» et tantôt: «Je ne lui céderai pas.» Pendant cette incertitude, la jouissance se fit pressentir... Elle ne résista plus alors et se rassura en se disant intérieurement: «Si ce Bahloul, après avoir joui de moi, vient à le divulguer, personne n’ajoutera foi à ses paroles.» Elle dénoua sa ceinture et se jeta, en tremblant de toutes ses forces, sur un lit de soie dont le dessus était comme une voûte élevée, puis elle leva ses robes, et tout ce qu’elle avait de beauté se trouva entre les bras de Bahloul.»
La suite fait songer à l’un des Contes de Pogge[135].—«O maîtresse!» dit Bahloul, «mes reins me font souffrir et ne me permettent pas de monter sur ta poitrine; mais toi, place-toi sur moi, agis comme l’homme, puis prends la robe et laisse-moi partir.» Hamdouna y consent volontiers, mais lorsque après elle réclame la robe, Bahloul se plaint de ne l’avoir pas possédée, ayant été plutôt possédé par elle. Après la seconde fois:—«Et la robe?» demande Hamdouna.—«La première a été pour toi, la seconde pour moi,» dit Bahloul; «la troisième sera pour la robe.» Hamdouna, bonne fille, se laisse faire encore, et définitivement Bahloul lui donne la robe; mais il trouve moyen de la lui reprendre. Conduit à la porte par la négresse, il y revient frapper, et demande à boire. La négresse lui apporte de l’eau dans une tasse de porcelaine; après avoir bu, il laisse tomber la tasse, qui se brise. Survient le Grand Vizir, mari de Hamdouna, qui lui dit: «Que fais-tu donc là, Bahloul?—La négresse m’a apporté à boire,» répond-il; «j’ai par malheur brisé la tasse, et, pour m’en punir, elle m’a pris la belle robe d’or que le Calife m’avait donnée.» Le Grand Vizir gronde Hamdouna et la négresse, et leur ordonne de rendre la robe à Bahloul. «Hamdouna s’écria alors, en frappant ses mains l’une contre l’autre:—«Qu’as-tu donc fait, ô Bahloul?» Celui-ci répondit:—«J’ai parlé à ton mari le langage de ma folie; parle-lui, toi, celui de la raison.» Et elle s’extasia de la ruse qu’il avait employée, puis elle lui rendit sa robe, et il partit.»
Une troisième histoire, celle du Nègre Dorérame, semble tirée des Mille et une Nuits.—«Le sommeil ne m’arrive pas; je désire parcourir la ville,» dit à ses grands officiers le roi Ali-ben-Dirème. On se met en marche, bien armés, et le chaouch en tête: il est possible qu’on en ait besoin. La petite troupe fait la rencontre d’un homme qui se lamente; le roi le questionne. Sa maîtresse lui a été enlevée, et il est sûr que c’est pour le compte de Dorérame, un grand vilain nègre qui est l’amant de la femme du premier vizir, à qui elle donne beaucoup d’argent et qui, non content de cela, veut encore toutes les femmes des autres. Une vieille entremetteuse lui en fournit tant qu’il veut, et les entraîne dans sa maison de réprobation, de malheur et de débauche. Pas moyen de les ravoir avant que le Nègre en soit rassasié, et il en a là des quantités, toutes belles comme la lune. Le roi veut connaître cette maison dont il entend parler pour la première fois, et le premier vizir, qui est présent, fait triste mine. L’homme affligé les y mène; mais les portes sont solides et les murailles d’une hauteur formidable. En faisant monter le vizir sur les épaules du chaouch, et l’homme affligé sur celles du vizir, Ali-ben-Dirème pénètre seul dans l’enceinte, le sabre au poing, et, circulant par les chambres, finit par trouver le Nègre et ses amis de même couleur, tous parfaitement ivres, au milieu d’un vrai sérail. Le Nègre est près de la plus belle, sans doute celle que pleure son amant; mais elle lui résiste et, pour gagner du temps, lui chante des vers. Pendant ce temps-là, les autres se divertissent à tour de rôle avec leurs préférées, et Ben-Dirème assiste à leurs ébats, caché derrière une porte. Deux jeunes femmes s’éloignent, ayant quelque tendre confidence à se faire, et, comme elles se mettent toutes nues pour s’entretenir plus à l’aise, il se revêt des robes de l’une d’elles, puis, en se cachant la figure, demande où le Nègre met les clefs de la maison; il finit par le savoir; revient dans la grande salle et, s’étant emparé des clefs, court ouvrir à ses compagnons. Ils le suivent en silence, et l’homme affligé reconnaît en effet sa femme dans celle qui résistait au Nègre. Elle lui chantait toujours des vers:
O hommes, écoutez mes conseils au sujet de la femme,