Presque dans chaque chapitre, des historiettes très bien contées, et dont quelques-unes sont de petits chefs-d’œuvre, viennent à l’appui des définitions de l’auteur, et leur donnent de l’agrément. C’est d’abord l’Histoire de Moçaïlama et de la Prophétesse, rapportée à l’occasion des parfums, ces puissants adjuvants en amour, et auxquels les Orientaux attachent une extrême importance. L’imposteur Moçaïlama, le faux Mahomet, celui qui dénatura nombre de passages du Koran, pour nuire à son rival, mais qui ne put jamais faire un miracle[134], veut avoir Chedja-el-Temimia, la Prophétesse, qui lui dit qu’il ne pourra la posséder que s’il la met en pâmoison. Il la fait entrer sous sa tente, où de l’ambre, du musc, des roses, des fleurs d’oranger, de la jonquille, du jasmin, des jacinthes, des œillets, chargent l’air de leurs effluves, et où de plus du neddé (mélange de benjoin et d’ambre), brûlant dans des cassolettes, fait une fumée assez intense pour se mêler à de l’eau et la pénétrer. La Prophétesse est suffoquée, nous n’avons pas de peine à le croire, et Moçaïlama vient à bout de ses désirs.

Il s’agit d’un autre genre de pâmoison dans l’Histoire de Bahloul et Hamdouna, si joli conte que nous en donnerons une analyse détaillée. Bahloul était le poète, c’est-à-dire le bouffon, d’Abdallah-ben-Mahmoud, un des fils d’Haroun-er-Reschid, calife en l’an 178 de l’hégire. Bahloul avait épousé deux femmes, qui lui faisaient subir le martyre, et Mahmoud lui demande, pour s’amuser, des nouvelles de son ménage.—«Je ne suis bien ni avec l’une ni avec l’autre,» répond le malheureux.» Le Calife veut qu’il lui récite des vers sur ses infortunes conjugales. Bahloul chante:

«Par suite de mon ignorance, j’ai épousé deux femmes.

Et de quoi te plains-tu, ô mari de deux femmes?

Je me disais: «Je serai entre elles deux un agneau favori.

Je prendrai mes ébats sur les mamelles de mes deux brebis;»

Et je suis une brebis entre deux femelles de chacal.

Les jours succèdent aux jours, les nuits aux nuits,

Et leur joug m’oppresse également jour et nuit.

Si je suis aimable avec l’une, l’autre s’emporte;