Le chapitre XI aurait fait les délices de Pietro Aretino, qui, s’il l’avait connu, aurait peut-être ajouté quelques épisodes à sa Ruffiannerie. La Femme changée en chien pourrait être un de nos vieux fabliaux. Une entremetteuse est en train d’enjôler une jeune femme; passe un chien enragé, hérissé, la gueule saignante.—«Vous ne la reconnaissez pas? je la connais bien moi; c’est une telle; elle a été changée en chien pour avoir refusé de se donner à un homme qui l’aimait.» La petite ne veut pas du tout être changée en chien; elle consent à suivre l’entremetteuse, qui l’enferme chez elle, et se met en quête de celui pour le compte duquel elle opérait. Malheureusement l’amoureux n’est pas chez lui. «Bast! le premier venu profitera de l’occasion,» se dit-elle, et elle arrête un passant, qu’elle émoustille par la description des beautés d’une jeune femme qu’elle a à sa disposition. Il la suit, et elle les met aux prises; mais c’est justement le mari qui, reconnaissant sa femme, s’en va tout penaud, persuadé, par les hauts cris qu’elle jette, qu’elle a voulu éprouver sa fidélité, et qu’il est tombé dans un piège. «Appréciez d’après cela les ruses des femmes, et ce dont elles sont capables!» dit sentencieusement le Cheikh; c’est le refrain qui revient périodiquement après chaque histoire. Celle de Bahia est plaisante. Bahia (la Beauté éblouissante) a un mari, et un amant qu’elle ne peut voir, tant le mari la tient serrée. Pour passer quelques heures avec lui, elle imagine un stratagème auquel finit par se prêter un ami de son amant: il se couchera dans le lit conjugal à sa place. Rien à craindre, car le mari reste toute la nuit dehors avec son troupeau d’ânesses; seulement il rentre vers minuit et apporte une tasse de lait à sa femme. Le jeune homme n’aura qu’à la prendre et à boire, sans souffler mot; le mari n’y verra rien, vu qu’il n’allume jamais la chandelle. Les choses ainsi convenues, Bahia s’évade avec son amant, et l’ami se couche. Au milieu de la nuit, le mari vient apporter la jatte de lait; le jeune homme la prend et se met à boire, mais comme il n’est pas très rassuré, malgré l’obscurité, la jatte lui échappe des mains et se brise.—«Ah! tu as cassé le pot!» s’écrie le mari; il empoigne un gourdin et se met à rouer de coups, à tâtons, celui qu’il croit sa femme, et qui n’ose souffler, de peur de se faire reconnaître; puis il s’en va. La sœur de Bahia, aussi jolie qu’elle, qui ne sait rien de l’échange opéré, et qui a seulement entendu les coups de bâton, vient consoler la pauvrette ainsi maltraitée; le jeune homme l’attire sur sa poitrine, et elle s’étend près de lui, croyant coucher avec Bahia; détrompée bien vite, elle y reste, «et tous deux passent la nuit dans le bonheur des baisers, des étreintes et des plaisirs réciproques.»
Un autre encore de ces contes est plein d’esprit et d’originalité. Quelqu’un prétendait savoir à fond tous les stratagèmes des femmes et ne s’y laisser jamais prendre. Il commet néanmoins l’imprudence d’entrer chez une rusée commère, à l’œil plein de promesses amoureuses, qui lui fait signe, sur le pas de sa porte: le mari est absent, une savoureuse collation est préparée, qui diable y résisterait? Mais à peine s’est-il assis à table, que le mari revient. Quel fâcheux contretemps! la jolie commère fait cacher le galant dans une armoire. Le mari se met à table à sa place, non sans montrer quelque surprise de cette profusion de mets et de fruits; il en demande la raison.—«C’est que j’avais fait venir mon amant,» répond la femme.—«Ton amant? et où est-il?—A ton arrivée, je l’ai fourré dans l’armoire.» Le mari se lève.—«Il n’y a pas la clef; où est la clef?—La voici;» et il introduit la clef dans la serrure: la femme éclate de rire.—«De quoi ris-tu?—Je ris de la faiblesse de ton jugement et de ton peu de raison. O homme sans discernement! peux-tu croire que si j’avais un amant caché dans cette armoire, je te le dirais? La collation était pour toi.» Le mari, sans ouvrir, vient se rasseoir et mange.—«C’est vrai!» dit-il; vois ce qu’un homme de bon sens peut faire sans réflexion! Moi qui n’ai jamais douté de toi, je me suis levé et je suis allé à l’armoire!» Le repas achevé, il sort, et la bonne commère va délivrer le prisonnier.—«Eh bien, le connaisseur en ruses de femmes, vous doutiez-vous de celle-là?» Le pauvret avait eu une telle frayeur en entendant mettre la clef dans la serrure, qu’il en avait sali ses chausses; il n’en demande pas davantage, et déguerpit lestement. «Appréciez d’après cela les ruses des femmes,» répète le Cheikh; «elles réussiraient à faire monter un éléphant sur le dos d’une fourmi.»
Un Manuel de ce genre ne serait pas complet s’il ne contenait des recettes aphrodisiaques; contentons-nous d’en relever quelques-unes. Pour être toujours en état de satisfaire la femme la plus exigeante, il faut manger des oignons saupoudrés de gingembre, de cardamome et de cannelle; des onguents de fiel de chacal, de graisse de bosse de chameau, de cubèbe mâché avec de la graine de cardamome, de baume de Judée, de pyrèthre, gingembre, lilas et écorce de cannelier, produisent aussi des effets souverains; un composé de miel, de pyrèthre et de graines d’orties remédie à l’impuissance. Le déliement des aiguillettes est une opération très compliquée: il faut prendre du galanga, de la cannelle, de la girofle, du cachou, de la muscade, du cubèbe, une langue de passereau, du poivre Persan, du chardon de l’Inde, du cardamome, du pyrèthre, de la graine de laurier, de la fleur de giroflée, et faire cuire le tout dans du bouillon de pigeon ou de poulet. Mais restons en là de cette pharmacopée amusante; nous en avons dit assez pour donner une idée de ce curieux Livre du Cheikh, et suppléer, par une analyse, à sa rareté.
Octobre 1885.
XLII
L’HECATELEGIUM
DE
PACIFICO MASSIMI[136]
Pacificus Maximus n’est pas un inconnu pour ceux qui ont lu le Manuel d’Érotologie classique de Forberg: l’érudit Allemand en a cité quelques morceaux de choix, très propres à donner une haute idée du poète d’Ascoli. Forberg, toutefois, ne semble pas avoir eu entre les mains l’Hecatelegium complet; il a emprunté ses extraits au recueil des Quinque illustrium poetarum de Mercier de Saint-Léger[137] et il s’y réfère continuellement. Le chef-d’œuvre de Pacificus Maximus est, en effet, très rare, si rare que ce serait peine perdue de le demander en librairie; pour le réimprimer et le traduire, nous avons dû en prendre copie sur l’unique exemplaire qu’en possède la Bibliothèque Nationale, et qu’elle a acquis au prix de douze cents francs.