Le chapitre VII, De ce qui est nuisible à l’acte de la génération, contient des prescriptions qui ne seraient pas toutes acceptées par la science médicale actuelle. Le congrès debout provoque la sciatique et des douleurs dans les articulations des genoux; le congrès la femme dessus, procure des maladies de l’épine dorsale et une orchite, si quelques gouttes du liquide vaginal coulent dans l’urèthre. Rester près d’une femme après le coït rend chauve. Se laver à l’eau froide donne des chancres. Regarder l’intérieur du vagin amène infailliblement la cécité: à ce compte, nos médecins de dispensaires seraient tous depuis longtemps aux Quinze-Vingts. Les vêtements de soie empêchent l’érection, qu’ils soient portés par l’homme ou par la femme. Besogner une vieille, c’est absorber une nourriture empoisonnée; une jeune, c’est au contraire se redonner de la vigueur. Du reste, mangez des œufs, des confitures, des plantes aromatiques, du miel, de la viande, et vous serez toujours bien disposé pour l’amour. Néanmoins, le Cheikh recommande la modération: deux fois par mois, trois au plus, c’est tout ce que l’homme le mieux portant doit se permettre. «Ne recherchez pas trop,» dit-il, «les caresses des filles aux seins gonflés.»
Ceux qui connaissent la richesse du lexique Arabe, qui a plus de cinq cents mots pour désigner le lion, et plus de mille pour désigner l’épée, s’étonneront qu’il n’en ait que trente-neuf, pas davantage, pour les parties sexuelles de l’homme, et quarante-trois pour celles de la femme. Encore cette richesse est-elle plus apparente que réelle, tous ces mots n’étant, en somme, que des épithètes auxquelles on donne la valeur d’un substantif. C’est dans le corps de l’ouvrage qu’il faut chercher les appellations un peu originales; ainsi le Cheikh dit quelque part que la vulve ressemble à la tête du lion, et, ailleurs, à l’empreinte du pied de la gazelle sur le sable du désert; il compare des lèvres rouges à une lame de sabre ensanglanté, et les seins au calice de la jacinthe: cela vaut toujours bien les «gamelles à tentation» de M. Alex. Dumas fils. Il a fait suivre ces deux chapitres (VIII et IX) d’une sorte de Clef des Songes: Voir en rêve son membre coupé, c’est très mauvais signe! voir des dents, signifie longues années; un ongle retourné: défaite; un lys: malheur imminent; une autruche: la mort; une rose fraîche: de la joie; une rose flétrie: des nouvelles mensongères; des jasmins: une déception; une marmite: la conclusion d’un marché; de la sciure de bois: une bonne nouvelle; un encrier: guérison; un turban: menace de cécité prochaine; un fusil: succès; une orange amère: calomnie; une carotte: de la tristesse; un navet: une affaire irrévocable; un verre brisé: retour à Dieu. Celui qui rêve d’une amande verra la fin de ses tourments; d’un soulier: il aura la femme qu’il désire; d’une savate: il fera la conquête d’une vieille. S’il perd son soulier, c’est signe qu’il perdra sa femme. «Je sais bien,» dit le Cheikh, «que ce n’était pas le lieu de traiter de tout cela; mais les paroles s’enchaînent les unes aux autres;» et il renvoie au Traité complet d’un certain Ben-Sirine ceux qui voudraient en savoir plus long; nous y renvoyons à notre tour les auteurs modernes de Clefs des Songes: ils y trouveront peut-être des indications précieuses.
A la suite, sans plus d’ordre méthodique, viennent de très jolies historiettes. C’est d’abord un apologue digne de la Cazzaria: les testicules se plaignent d’avoir perdu leur frère, égaré dans une profonde caverne, et le redemandent à grands cris.—«Vous ne l’aurez que mort!» répond la caverne; il revient, en effet, si pâle, si maigre, si défait, un vrai cadavre, qu’il n’est plus reconnaissable. Mais, d’une voix éteinte, il raconte qu’il a été si heureux dans cette caverne, que les testicules veulent à toute force subir le même traitement. Puis vient l’Histoire de Djoaïdi et de Fadehat el Djemal. El Djemal est une femme qui a toutes les perfections: une chair moelleuse comme le beurre frais, des lèvres comme du corail, une bouche en chaton de bague, des seins comme des grenades et des joues comme des roses. Oui, mais elle rebute Djoaïdi, et lui chante ces vers, en ricanant:
J’ai vu entre les montagnes une tente solidement plantée,
Que sa hauteur fait apparaître aux yeux de tous;
Mais le pieu qui soutenait son milieu a été arraché,
Et elle est restée comme un vase sans anse.
Ses cordes se sont détendues, et son centre
S’est affaissé, formant le creux d’un chaudron étamé.
Djoaïdi, ne pouvant deviner ce qu’elle veut dire, va consulter le savant Abou-Nouass, et lui récite cette cantilène, qu’il a retenue. Abou-Nouass y lit à livre ouvert que la femme est d’une haute taille, qu’elle est veuve et qu’elle craint de ne pas rencontrer, pour dresser sa tente, un pieu aussi solide que le premier. Reste à Djoaïdi de montrer qu’il a compris l’énigme et de faire ses preuves: il épouse Fadehat el Djemal.