Dans la biographie Latine (Vita Pacifici Maximi ex Atheneo Asculano deprompta) qui précède une édition expurgée de quelques-unes des œuvres de notre poète[139], on rapporte qu’aussitôt qu’il fut en âge d’apprendre, son père, remis en possession de ses biens et revenu à Ascoli, lui donna d’excellents précepteurs et que, doué de l’intelligence la plus vive, le jeune homme en profita pour parcourir rapidement tout le cycle des études: Grammaire, Rhétorique, Philosophie, Mathématiques et même Astronomie ou Astrologie (scientia sideralis). Plus tard, il acquit une grande réputation dans la science du Droit et fut compté parmi les jurisconsultes les plus habiles de son temps; c’est surtout comme poète qu’il mérite d’être considéré, et, dit le biographe, «on le réputerait le meilleur de tous, dans l’élégie, s’il n’eût souillé ses vers de honteuses amours: non qu’il fût aucunement lascif, mais pour que ses poésies fussent du goût de la plupart des hommes, qui sont loin d’être bons, et pour qu’ils daignassent les lire. Aussi, à la fin de son ouvrage, a-t-il demandé pardon de ces impuretés à la Sainte Vierge, mère de Dieu.» On en croira ce qu’on voudra, Pacifico ayant, en effet, maintes fois déclaré dans l’Hecatelegium que si ses vers sonnaient mal aux chastes oreilles, ses mœurs étaient irréprochables, et aussi souvent affirmé qu’il pratiquait cyniquement les vices les plus infâmes, et qu’il avait depuis longtemps rejeté toute pudeur.
Né en 1400, il mourut centenaire à Fano en 1500, et on est assez embarrassé de savoir comment il remplit une si longue existence. Du riche patrimoine de ses aïeux, il ne lui était rien resté; son père, d’après la biographie Latine que nous citions plus haut, avait fini par périr d’une façon tragique, assassiné par Francesco de Carrara, qui s’était emparé d’Ascoli pour les Gibelins: le fait est douteux, au moins pour ce qui regarde Francesco de Carrara, étranglé à Venise par l’ordre du Sénat, en 1404, le père de Pacifico ayant assez vécu, ainsi que cela résulte de cette même biographie et de divers passages de l’Hecatelegium, pour que son fils fût en âge d’avoir des précepteurs. Quoi qu’il en soit, la ruine de la famille des Massimi, vers le milieu du XVe siècle, est indubitable. Le poète ne cesse de se lamenter sur sa misère; lui, dont autrefois les immenses domaines étaient labourés par un millier de bœufs, il avoue n’avoir plus un pouce de terre où la grêle puisse tomber. Une requête adressée par lui au roi de Naples, Ferdinand d’Aragon (Hecat., V, IX), nous montre que, dans les premières années du règne de ce monarque, car il l’appelle nova gloria regum, c’est-à-dire vers 1458, Pacifico était de nouveau exilé d’Ascoli par la faction rivale et dépouillé de ses biens; il demande à Ferdinand de le réintégrer dans les domaines qu’il lui a confisqués pour en faire don à un intrus. A cette époque, Pacifico avait perdu non seulement son père et sa mère, mais sa femme, avec laquelle il faisait assez mauvais ménage, si l’on en juge par les furieuses invectives dont il l’a accablée (Hecat., I, V), et les trois enfants issus de son mariage, un fils, Ippolito, dont il a déploré la perte en termes touchants, et deux filles:
Consortem thalami cum natis fata duobus
Cumque una nata corripuere mihi;
Orbus eram, sed dives eram!...
C’est ce dernier point surtout qui lui tient à cœur. Il était orphelin, veuf et sans enfants, mais du moins il était riche, et il se plaît à rappeler que partout l’or reluisait sous ses lambris. La requête n’opéra nul effet, car il n’a cessé de se plaindre et de parler de ses vêtements en loques dont riaient les gamins: Pueri mea pallia rident! dit-il (III, VIII).
A cette époque, c’est-à-dire en 1459, il vivait à Pérouse au Collège Grégorien de la Sapienza Vecchia, probablement en qualité de professeur de Droit ou de Belles-Lettres; Gio-Battista Vermiglioli lui donne le titre d’étudiant, mais il avait barbe grise et approchait de la soixantaine. Ce qui est certain, c’est qu’il prit part à une sédition armée des étudiants de l’Université, ainsi qu’il l’a raconté dans deux épîtres en vers, adressées à Cosme de Médicis, que Vermiglioli a publiées pages 281 et 282 des Memorie di Jacopo Antiquari. Le tumulte fut apaisé par Braccio Baglioni, lieutenant du Saint-Siège à Pérouse, avec lequel Pacifico contracta une étroite amitié. Il a chanté ce vaillant condottiere, qui lui offrit une princière hospitalité, dans ses Triomphes, publiés également par Vermiglioli (Poesie inedite di P. Massimi, 1818), composition poétique en deux livres dont le premier est consacré aux vertus civiles, le second aux vertus guerrières de Braccio Baglioni, et dans la Draconide, en trois chants, où il retrace les origines fabuleuses des armoiries de cette famille.
Il fut aussi l’hôte de Sixte IV, qui l’hébergea dans la Villa Farnèse, dont il a décrit les splendeurs (Hecat., IV, III), et il n’a pas ménagé les louanges au pontife, dans la cinquième élégie du même livre, pour les embellissements dont il avait doté Rome: le Ponte-Sisto, la Via-Lata, les rues boueuses changées en larges avenues, etc. C’est toutefois bien à tort qu’il le félicite d’avoir dignement restauré les monuments antiques, car on accuse avec raison Sixte IV de s’être servi d’eux comme de simples carrières de marbre pour en tirer ses constructions nouvelles. M. Müntz (Les Arts à la cour des Papes pendant le XVe et le XVIe siècles) a reproduit un poème d’Aurelio Prandolini, De laudibus Sixti Quarti, pour montrer quel avait été l’enthousiasme des contemporains en voyant s’édifier cette Rome nouvelle sur les ruines de l’ancienne; il aurait pu citer aussi les pièces V et VI du quatrième livre de l’Hecatelegium.
Au milieu de ces splendeurs et malgré une hospitalité dont il finissait par se dégoûter sans doute, Pacifico n’en restait pas moins misérable. Il écrit à son ami Bictinicus (IV, IV), qu’à moins d’être un empoisonneur[140], un maquereau ou un filou, il est impossible de vivre à son aise à Rome. Et cependant Dieu sait s’il était homme de ressources! Il lui énumère tous les métiers dont il était capable:
Astrologue, médecin, rhéteur, grammairien, sorcier,