Bouffon, tavernier, parasite...;
il se vante encore d’être bon cuisinier, de savoir tricher au jeu comme pas un, d’avoir, en un mot, autant de tours de gibecière que Panurge, et il ne parvient pas à gagner sa pauvre vie! Qu’il fût quelque peu médecin, nous en avons la preuve dans diverses pièces de l’Hecatelegium, notamment III, VIII, où il demande à Alphonse d’Aragon, roi de Naples, à suivre ses camps pour guérir les blessés, et V, X, où il prétend avoir en sa possession une eau merveilleuse pour rappeler à la vie les soldats les plus mortellement atteints: c’était peut-être l’eau d’arquebuse, dont la recette est arrivée jusqu’à nous. Mais son métier le plus lucratif fut encore celui de précepteur, sans doute dans quelques-unes de ces familles princières, les Baglioni et les Salviati, où il était si bienvenu. On ne saurait trop admirer, étant donné l’homme, les excellents préceptes de morale et de vertu qu’il inculquait à ses élèves. Nous en avons au moins deux exemples, la huitième élégie du livre VII, Ad Antonium, et la troisième du livre X, Ad Franciscam, où il rappelle à cette jeune femme le temps où il l’éduquait, sous l’égide de sa sainte mère,
Cum tibi sub sancta matre magister eram.
Nous qui connaissons l’Hecatelegium, publié par lui vers la fin de sa longue existence, en 1489, nous le voyons mal dans ce rôle de magister. D’autant plus qu’avant même qu’il ne les imprimât, ses vers licencieux n’étaient pas ignorés; aussi répondait-il à l’un de ses protecteurs, Braccio Baglioni, qui les lui reprochait, par cette distinction subtile de l’homme et de l’œuvre, dont il est question plus haut. A celui-là, qui peut-être lui donnait son fils ou sa fille à instruire, il ne disait pas qu’il avait depuis longtemps rejeté toute pudeur; il réclamait pour le poète le privilège de rester complètement étranger, comme homme, aux thèmes qu’il a choisis comme écrivain; ainsi Virgile a écrit les Géorgiques sans jamais avoir fait paître de troupeaux ni tenu en main un manche de charrue, et chanté les guerres de l’Énéide sans jamais avoir renversé de murailles:
Desine me, Bracci, sacrum damnare poetam;
Mens mea, cantato carmine, munda manet;
Virgilius nullo disjecit mœnia bello,
Nec pecudem pavit, nec bove vertit humum[141].
Ceux qui se contentaient de ces raisons oratoires étaient des gens faciles à satisfaire.
Sixte IV et Braccio Baglioni ne furent pas ses seuls protecteurs: il jouit aussi de la faveur de Nicolas V et de Pie II, de Laurent de Médicis, du roi de Hongrie Mathias Corvin, d’Alphonse et de Ferdinand d’Aragon, rois de Naples. Ces derniers le comblèrent, sinon de biens, du moins d’honneurs, lui décernèrent en grande pompe la couronne poétique, et Alphonse le créa chevalier, ce qui ne s’accordait, dit le biographe, qu’aux gens de haute naissance et d’un mérite insigne. On ignore quelles circonstances ou quel emploi l’avaient fait venir à Fano, où il mourut. Quelques années auparavant, sa détresse était telle, qu’il songeait, comme l’Arétin, à aller demander asile au Grand-Turc, à Constantinople: cette pensée commune à deux hommes dont l’existence et les œuvres offrent plus d’un point de ressemblance n’est-elle pas singulière?