Au cours de cette longue vie si accidentée et de ces alternatives d’opulence et de misère, Pacifico Massimi a trouvé moyen d’écrire un grand nombre d’ouvrages, qui d’ailleurs sont à peu près oubliés aujourd’hui. Il s’est exercé dans les genres les plus divers, avec un faible prononcé, en dehors de la poésie, pour les récréations mathématiques. On a de lui un calendrier perpétuel qu’il avait dressé pour Jacopo Salviati, et il résolvait à l’aide de cercles concentriques pourvus de numéros, ou de chiffres marqués sur les phalanges des doigts, toutes les difficultés de construction du pentamètre et de l’hexamètre. Ces figures, reproduites dans l’édition expurgée de ses Carmina (Parme, 1691) ornaient un opuscule qu’il avait fait imprimer à Florence en 1485, contenant un Poème Latin en l’honneur de Giovanni Fatale Salvaglio, un Discours en prose prononcé par le poète dans le Sénat de Lucques à l’occasion d’une distribution de bannières, un Traité intitulé De componendo hexametro et pentametro, adressé à Jacopo Salviati, ainsi que l’explication donnée au même du calendrier de son invention. La première édition de l’Hecatelegium est de 1489; l’auteur de la biographie Latine dont nous avons parlé (Vita Pacifici Maximi ex Atheneo Asculano deprompta) dit en avoir vu une seconde, dont il ne précise pas la date, imprimée à Bologne et en tête de laquelle se trouvait le portrait de Pacifico, très vieux, la tête ceinte du laurier poétique. Il en fut fait une troisième à Fano (1506, per Hieronymum Soncinum); elle contient à la suite, outre les diverses pièces mentionnées plus haut, deux grands poèmes où Pacifico, délaissant ses anciens errements, se fait le champion de la chasteté, de la pudicité: In laudem Lucretiæ libri duo; In laudem Virginiæ libri duo. L’édition de Parme, 1691, contient également tous ces divers ouvrages, mais l’Hecatelegium y est, comme nous l’avons dit, expurgé des pièces licencieuses. On doit encore au fécond écrivain: De bello Spartasio libri sex; De bello Cyri regis libri septem; De bello Syllæ et Marii libri duo; Grammatica de regimine verborum Græcorum, soluta et vincta oratione conscripta, ad Hippolytum filium, qui furent imprimés à Fano, per Hieronymum Soncinum, partie en 1500 et partie en 1506. Quelques-unes de ses œuvres ont dû rester manuscrites et ignorées. Gio-Battista Vermiglioli a remis de lui en lumière les deux livres des Triomphes et la Draconide, parce que ces poèmes intéressaient la mémoire de Braccio Baglioni, à qui cet érudit a consacré une savante étude, plus quarante-deux épigrammes, adressées également à Braccio, et qui faisaient partie d’un recueil manuscrit plus copieux, mais dont il n’a pas voulu reproduire les pièces libres. On porte encore à son avoir divers traités philosophiques: De Sapientia libri septem; De Castitate libri octo; De Moderatione animi; De Bono; De Fato; De Anima libri novem; De Divina Providentia libri decem, parce que, dans l’hendécasyllabe qui précède le VIIe livre de l’Hecatelegium, il dit en être l’auteur; mais c’est prendre trop au sérieux une plaisanterie du poète.

De tous ces ouvrages, c’est, en somme, l’Hecatelegium qui survivra; Pacifico Massimi se place, grâce à ce recueil, à la tête des poètes érotiques les plus audacieux. Le cynisme de certaines pièces n’a été dépassé par personne, pas même par Baffo; d’autres, parmi les élégies amoureuses, sont gracieuses ou spirituelles. Nul, à notre connaissance, n’a encore fait la remarque qu’une centaine d’années avant Francesco Berni, qui a donné son nom au genre Bernesque, Pacifico avait inventé ce genre, et même l’avait du premier coup porté à sa perfection: De Palmera (III, III), Expiscatio (III, IX), Venatio (X, VIII) sont de petits chefs-d’œuvre, comparables à ce que Berni, Molza et Giovanni della Casa ont fait de mieux, le Pesche, la Ficheide, le Forno, etc.; l’équivoque badine y est si finement déduite, à l’aide de sous-entendus si adroits, que les reviseurs de l’édition expurgée n’y ont rien aperçu, à moins qu’ils aient fait semblant de ne rien voir, ce qui est encore possible. Une autre pièce, In hypocritam (V, I), est encore bien remarquable par la quantité de mots à double sens dont elle est pleine: l’édition expurgée ne l’a pas rejetée davantage. Les poètes du XVIe siècle ont excellé dans ce genre plaisant: à Pacifico revient le mérite de leur avoir montré l’exemple, et dans une langue qui se prête moins facilement que l’Italien à l’équivoque.

Décembre 1885.

XLIII
LA CHANSON DE LA FIGUE
PAR
ANNIBAL CARO[142]


Le Commento delle Fiche, d’Annibal Caro, parut pour la première fois en 1539, à Rome, imprimé sans l’aveu de l’auteur par Barbagrigia, pseudonyme sous lequel la plupart des bibliographes croient que se cachait le fameux Blado d’Asola, directeur de l’imprimerie du Vatican. Si Barbagrigia portait déjà barbe grise en 1538, il devait être bien vieux en 1584 lorsqu’il rééditait les Ragionamenti de Pietro Aretino, dans la préface desquels il promettait aux amis du gai savoir de leur donner, entre autres belles choses, la plaisante dissertation d’Annibal Caro. Elle se trouve à la fin des quatre éditions des Ragionamenti publiées sous la date de 1584, mais précédée d’un Avertissement signé de l’Herede di Barbagrigia, et depuis elle a été reproduite dans l’édition si connue des Elzévirs (Cosmopoli, 1660). On vient tout récemment de la réimprimer à part en Italie.

Malgré la gaillardise du sujet et les équivoques badines dont elle est remplie, c’est un morceau académique, de même que la Ficheide de Molza, dont elle est le commentaire ingénieux. Molza, qui appartenait à l’Académie Romaine des Vignerons (i Vignaruoli), où il s’appelait le Figuier (il Fico), y avait lu un Capitolo burlesque dans le genre du Berni sur la Figue. Annibal Caro, qui était de l’Académie des Vertueux (i Virtuosi), où il avait pris le nom de Ser Agresto (Verjus), y lut son Commentaire sur le Capitolo de Molza, qu’il appelle savamment il Padre Siceo (du Grec σὺκον, figue). On sait, ou l’on devine aisément ce que les Italiens entendent par la figue, comme ils appellent autre chose le melon ou la pêche, par analogie de configuration. Horace désigne l’objet par son nom propre, ajoutant que bien avant Hélène il avait été la cause la plus active des guerres: