Et le vaillant chevalier pique son coursier de ses éperons d'or, brandit sa lance à manche de pommier et frappe Raoul sur son écu. Raoul riposte; et les lances se cassent sur les hauberts, sans que les deux chevaliers aient perdu les arçons.

A cette vue, le comte de Cambrai entre en fureur, saisit sa grande épée d'acier, brise le heaume de Rocoul, et la rabattant sur l'étrivière gauche, lui tranche le pied qui tombe avec l'éperon.

Raoul se réjouit à cet aspect, et d'un ton dédaigneux: «Vois, dit-il, Ernaut est manchot et toi boiteux; vous voilà bons à devenir l'un garde, l'autre portier.»

—«Mon oncle, dit Rocoul au comte de Douai, j'espérois vous venir en aide; mais, hélas! mon secours ne pourroit plus maintenant vous sauver.»

IV.

Ernaut s'enfuit à grands coups d'éperons, et Raoul au cœur félon le presse par-arrière. Il jure par le Dieu qui souffrit mort et passion qu'il ne le quittera qu'après lui avoir coupé la tête sous le menton.

—Ernaut regarde de côté et aperçoit le sire Herbert d'Ireçon, Wedon de Roie, Loys, Sanson et le comte Ybert, le père de Bernier. Il tourne vers eux sa course et les appelle à grands cris; car il a peur de mourir.—«Seigneurs, dit-il, bien devez-vous me protéger contre la fureur du comte Raoul, qui tant a tué de vos amis. Il m'a coupé le poing dont je tenois mon écu et qui seul pouvoit me défendre, et il menace de m'arracher la tête.»

Ybert l'entend et pense en perdre la raison; il lance son bon destrier, brandit sa haste, déroule le gonfalon, frappe et brise l'écu de Raoul. Le fer a percé les mailles du haubert et glisse sur le côté.

Ce fut merveille s'il ne fut pas occis alors ou bien fait prisonnier; car plus de quarante chevaliers ennemis l'entouroient déjà, quand à toutes brides accourut Géri d'Arras, en compagnie de quatre cents guerriers.

Alors recommence un choc terrible, et l'on voit la terre se joncher de pieds, de poings, de têtes coupées. Les cadavres et les blessés sont là étendus, la bouche béante, et l'herbe est tout ensanglantée. L'épée à la main, le comte Raoul est toujours au plus fort du combat, et en ce jour il a sevré bien des âmes de leurs corps; il a fait veuves bien des dames; car plus de quatorze barons sont tombés sous ses coups.