En ce moment ils rencontrent des paysans de leur contrée, qui leur donnent nouvelles de la comtesse Béatrix.
«Seigneurs barons, leur disent-ils, la gente dame, fille à Géri d'Arras, et femme au franc Bernier, n'est pas à Saint-Quentin, voilà cinq jours qu'elle est à Ancre[10] avec ses deux fils.»
Les barons, à ces mots, s'en vont à Saint-Quentin, d'où après avoir un peu mangé ils continuent leur chevauchée tout droit vers Ancre.
Le sor Géri soupire souvent, et peu s'en faut que son cœur ne se brise; car il se rappelle le mot de Bernier et la mort de son ami.
III.
Ils chevauchent de la sorte jusqu'à une mare où leurs destriers se désaltèrent volontiers, car ils en ont grand désir. La colère ne peut sortir de l'âme du vieillard où le mauvais esprit ne tarda pas à entrer. Portant alors la main à l'étrivière, il en décroche tout bellement un étrier, et frappant Bernier à la tête, il lui brise le crâne. Du coup la cervelle sauta, et le comte Bernier tomba dans l'eau.
Garnier et Savary l'en retirèrent, tandis que Géri fuyoit avec Anciaumes et Ernaïs qui l'en blâmèrent grandement.
—Les deux écuyers ont pris leur maître entre leurs bras, et lui adressant la parole: «Sire, en reviendrez-vous?»
—«Nenni, dit Bernier, voyez ma cervelle qui tombe sur mon giron. Ah! traître Géri, que Dieu te maudisse! Ta fille Béatrix m'avoit bien dit que tu me tuerois en trahison, et que j'eusse à me garder de toi: elle avoit la triste pensée de ce qui adviendroit. Mais Dieu, notre père, pardonna bien sa mort à Longis[11], ne dois-je pas aussi pardonner la mienne?—Je lui pardonne: Seigneur; ayez pitié de moi!»
Et à ces mots, il appela Savary, pour lui confesser ses péchés, car il n'y avoit pas là de prêtres. Savary rompit trois brins d'herbe, et Bernier les reçut pour Corpus Domini.